René Girard - 1923 -

Le mimétisme : avoir pour être

La philosophie de René Girard, le plus grand des philosophes français vivants, mais vivant en Amérique, commence avec son thème du mimétisme, hérité d’Aristote : « L’homme a tendance à s’identifier aux autres ». Il désire atteindre quelque modèle d’humanité, réel ou imaginaire : être comme lui. Pour être comme lui, il doit accéder aux objets et aux qualités possédés par le modèle. Pour être il doit avoir. Au passage on peut observer qu’il y a là une réfutation de l’opposition si courante entre l’être et l’avoir. Mais très vite les désirs personnels vont se confronter, parce que chacun voudra les objets qui lui permettent d’être, d’être comme son modèle. Ainsi naît la crise mimétique : la lutte de tous contre tous.

La violence et le sacré

Le potentiel de violence créé par la crise mimétique doit tôt ou tard exploser. Le danger est d’autant plus grand que progressivement ce n’est plus l’objet du désir qui occupe l’esprit humain, mais le désir lui-même. On a oublié pourquoi on se bat, mais on sait que l’on se bat. Comment résoudre cette crise mimétique ? Les hommes réagissent alors en se référant à la religion et au mécanisme victimaire : offrande est faite à Dieu d’une victime pour apaiser les relations humaines. Sont alors introduits les interdits (ne pas toucher à ce qui fait naître le désir, moyen préventif que la Bible assimilera à Satan) et les sacrifices rituels (moyen rédempteur). Les sacrifices sont ceux d’animaux (la chasse est elle-même rituelle), puis ceux d’êtres humains. Apparaît alors le bouc émissaire : la lutte de tous contre tous se transforme en lutte de tous contre un. C’est l’âne parmi les animaux malades de la peste.

La christianisme : de la victime coupable à la victime innocente

Ces « choses cachées depuis le début du monde » vont prendre un sens nouveau avec le christianisme, et particulièrement la Passion du Christ. Rares dons l’histoire sont des épisodes aussi cruels, où s’expriment toute l’injustice et toute la violence des êtres humains. Mais l’innocence du Christ sacrifié va changer tout le sens du sacré et des relations humaines. Avant le Christ la victime était coupable, elle expiait son péché. Le Christ est innocent, et c’est Lui qui rachète les péchés du monde. Le Dieu de l’Evangile n’est plus celui que l’on doit craindre et qui punit, il est le Dieu amour, infiniment bon. Le Christ n’a pas à être pardonné, puisque c’est Lui qui pardonne. Mais ce pardon ne rend pas l’individu irresponsable, tout au contraire : il n’a plus l’issue facile de faire supporter ses errements par un bouc émissaire.

C’est ce message qui depuis deux mille ans incite les hommes à assumer la responsabilité de leur liberté.

En a-t-on fini avec la violence ?

Assurément pas, dit René Girard. Ce que le christianisme a apporté, c’est la contestation sinon la fin d’un ordre social fondé sur la violence. Mais dans les faits, la violence victimaire est toujours inscrite dans les hommes. Et René Girard de montrer la galerie des portraits de boucs émissaires victimes de la crise mimétique, depuis les persécutions des Juifs au Moyen Age jusqu’aux barbaries des régimes totalitaires (qui par hasard concernent souvent les Juifs à nouveau). René Girard condamne toutes les tentatives pour justifier ces pires hontes de l’histoire, notamment celle de Nietzsche, qui prône le sacrifice humain pour purger l’humanité de «  ses déchets ». Toutefois, le message évangélique, comme la religion juive, a fait une telle place à l’individu et à sa responsabilité que les ferments de la destruction de l’ordre sacrificiel sont à l’œuvre, même si cet ordre se reconstruit par intermittence.

Pour conclure, René Girard se défend de proposer une philosophie fondée sur la foi, même s’il est profondément croyant et catholique. Sa thèse repose sur une étude rigoureuse de la connaissance et du comportement humain, d’ailleurs de nombreux biologistes ont confirmé la conformité de ses hypothèses aux mécanismes du cerveau humain récemment découverts. Les psychologues freudiens sont moins heureux…

Publié en collaboration avec Libres.org