La société des hommes, construction volontaire ou formation catallactique ? Des chaînes de Rousseau aux intérêts libres d'Hayek

Paul Valéry se demandait, en ramassant une coquille sur le sable, si « cette chose » était construction ou hasard, calcaire ou sculpture, intention ou mécanisme ? (Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, préface de Jean-François Mattei, Quadrige, PUF.) Et sous cette interrogation semblant anodine se trame, dans l'ombre de la diversité des opinions, une question : qu'est-ce qui guide à la construction de l'ordre social ?

Je n'ai retenu ici que deux grandes approches, et à ce choix plusieurs raisons. La première, évidente, quant à Rousseau, étant que mes travaux du moment portent sur ces thèses. La seconde, plus délicate, est que je pourrais ainsi présenter la séparation de deux fleuves d'inspiration idéologique; avec Rousseau, lequel trouve sa source de base sur le sujet dans les travaux de Descartes, je présenterai l'approche constructiviste; avec Hayek, une approche plus anthropologiquement respectueuse de la nature humaine.

Pour Rousseau, en digne successeur de Descartes, n'existe que ce qui peut être démontré. Aux mathématiques donc, et aux formulations presque alchimiques, d'expliquer en quoi la raison seule, consciente et démontrable par l'expérience, suffit à enfermer la construction de l'individu et de la société. Cette étrange approche pour qui nous ne serions, en tant que personne, que des données numériques régies par des paramètres pré-déterminés (un peu comme le fait mon ordinateur lorsque je tape ce texte et qui va associer à l'impulsion électrique engendrée par la frappe au clavier un caractère sur l'écran), c'est le constructivisme. Aux défenseurs de cette doctrine d'affirmer que la société des Hommes va suivre durant son histoire, et plus largement durant tout son développement, depuis les origines donc (avec le Contrat social pour Rousseau) un fil conducteur devant la mener à son apogée, le printemps des peuples version siècle des lumières obscures pour Rousseau. Je ne peux toutefois ne pas réagir à ces thèses. En effet, elles soulèvent plusieurs erreurs, et une tare principale. C'est par elle, je crois, qu'il faut commencer. Comme je l'ai déjà expliqué, dans les articles précédents, Rousseau ignore volontairement les premiers groupes humains, et passe de l'état de nature à la société, via la rédaction et la signature du fameux, ou fumeux, Contrat social. Il fait donc reposer toutes ses thèses sur la volonté des hommes de s'unir par des règles de droit rédigées et convenues. Pourtant, la coutume, et les usages, existent. Ils sont une adaptation de l'individu à son environnement immédiat et ne peuvent être extraits de l'habitus intellectuel. Nous saluons tous les gens que nous connaissons lorsqu'il nous arrive de les croiser. Pourtant, notre droit ne prévoit pas de peine de lapidation pour qui n'irait pas serrer la main de son voisin. Il y a donc là une première absence de logique dans l'approche constructiviste. D'autant que, pour rester sur l'exemple de la main serrée, cette pratique n'est pas répandue dans tous les groupes, ni au sein de tous les peuples. Elle est donc relative, n'a pas non plus toujours été pratiquée dans toute la société française, à toutes les époques. Le constructivisme devrait donc admettre deux choses : la première que les usages ne sont pas rationnels (pourquoi serrer la main et pas embrasser, par exemple); la seconde que les usages ne sont pas universels (il y a des peuples, en Asie par exemple, où le contact physique est une marque de mauvaise éducation). L'équation constructiviste est donc passée d'une somme nulle à un résultat illogique, elle est, tout comme l'idée que les individus se groupent en société par l'avènement d'un désir, spontané, et contractuel, anthropologiquement impossible. A quoi s'ajoute que l'approche constructiviste, excluant toute décision, donc toute liberté, n'est pas éthique et ne peut être considérée comme éthique. Elle exclue aussi toute possibilité de découverte, si tout est déjà écrit dans quelque livre divin dissimulé dans les étoiles. Or, les philosophes devraient éviter, lorsqu'ils veulent avancer des thèses cohérentes, de se confondre avec les diseurs de bonne aventure.

Pour Hayek, la société humaine suit un principe de développement reposant sur les mécanismes catallactiques. Ce terme, clef dans l'Oeuvre du philosophe, cœur palpitant de toutes ses idées, signifie que l'individu est en interaction permanente, et dynamique avec d'autres personnes comme avec le milieu, l'environnement dans lequel il évolue. Cette formulation sera ensuite attribuée aux approches de l'économie centrées sur l'échange libre, ce qui débouche sur un ordre spontané, celui du marché ou catallaxie. Hayek s'interroge afin de savoir quel est donc l'origine de ces règles que la plupart des gens observent mais que peu d'entre eux, sinon aucun, sont capables de formuler en mots ? (Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.) Et très rapidement d'ajouter que l'expression courante disant que l'Homme a « créé « sa civilisation peut de prime abord sembler n'être qu'un lieu commun sans importance. Mais dès qu'elle commence à signifier -comme c'est souvent le cas- que l'homme en a été capable car il est doué de raison, ses implications deviennent discutables. L'homme ne disposait pas de raison avant la civilisation. Les deux ont évolué en même temps. Il suffit de considérer le langage, dont plus personne aujourd'hui ne pense qu'il a été « inventé » par un être rationnel, pour voir que la raison et la civilisation se développent au cours d'une interaction mutuelle constante.(...) Nous sommes encore trop facilement amenés à supposer que ces phénomènes, qui sont manifestement le résultat de l'action humaine, doivent également avoir été conçus par un esprit humain, dans des circonstances créées pour les buts qu'ils servent (...)(Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.) Hayek répond là aux postulats constructivistes évoqués plus avant. Précisant sa pensée, il va poser que la réussite d'un individu dans l'atteinte de ses objectifs immédiats dépend non seulement de sa compréhension consciente de relations causales, mais également dans une large mesure de sa capacité à agir en suivant des règles qu'il peut être incapable d'exprimer en mots, mais que nous ne pouvons décrire qu'en énonçant des règles. Toutes nos compétences, de la connaissance du langage à la maîtrise de techniques ou de jeux -actions que nous « savons comment » accomplir sans être capables de dire comment nous y arrivons- en sont des exemples.(Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.)

Le leader de l'école autrichienne va donc repousser dans leurs retranchements des constructivistes zélés par l'assimilation rapide de leurs théories par un public déjà tout porté à reconnaître dans l'abêtissement au profit de la masse une échappatoire à la responsabilité. Je l'ai déjà expliqué, Rousseau aime à englober la personne dans un tout informe où l'être devient un rouage étrangement remplaçable. Et Hayek d'ajouter que les règles dont nous parlons ne sont pas tant celles qui sont utiles aux individus qui les observent que celles qui (si elles sont généralement observées) rendent tous les membres du groupe plus efficaces, parce qu'elles leur donnent des occasions d'agir au sein d'un ordre social. (Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.) Rousseau, bien sûr, n'aurait jamais accepté cette approche du groupement comme une simple adaptation catallactique permettant une meilleure vie à la totalité de la communauté ainsi formée. C'est là aller à l'encontre du contrat social, et, aussi, jeter à bas quelques siècles de despotisme intellectuel. Mais Hayek persiste et signe, avançant que cet ensemble de règles sociales comprend celles du droit, de la morale, de la coutume, en fait toutes les valeurs qui gouvernent une société. Le terme « valeurs », que je continuerai d'utiliser dans ce contexte faute de mieux, est en fait un peu trompeur, parce que nous avons tendance à l'interpréter comme renvoyant à des buts particuliers de l'action individuelle, alors que, dans les domaines auxquels je m'intéresse, elles constituent principalement en des règles qui ne nous disent pas positivement quoi faire, mais dans la plupart des cas seulement ce que nous devrions pas faire.(Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.)

A contrario de Rousseau, pour Hayek, l'ordre social est donc une situation de fait qui doit être distinguée de la régularité de conduite individuelle. Elle doit être définie comme une condition dans laquelle les individus sont à même, sur la base de leur connaissance particulière respective, de concevoir des attentes au sujet de la conduite des autres, qui s'avèrent exactes en rendant possible un ajustement mutuel réussi de leurs actions. Si chaque personne, lorsqu'elle en aperçoit une autre, devait la tuer ou la fuir, cela constituerait certainement une régularité de conduite individuelle, mais elle ne conduirait certainement pas à la formation de groupes ordonnés. Certaines combinaisons de telles règles peuvent très clairement produire une forme d'ordre supérieure, qui leur permettra de s'étendre aux dépens des autres.(Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.)

Il opère donc un clivage ferme d'avec l'auteur du Contrat social pour qui les règles de droit sont à séparer de la coutume, des convenances, et des mœurs en général. A ce même Rousseau une poignée de mes collègues attribuent un ami imaginaire, lequel aurait donné à l'homme, en plus de l'ordre de s'asseoir à la table des négociations pour s'unir en société, un code tout établi de conventions sociales.

Quant aux règles de vie en communauté, présentées par Rousseau comme une simple liste insérée dans le fameux, et fumeux, Contrat social, Hayek est assez clair. Il affirme en effet que ces règles de conduite principalement négatives (ou prohibitives) qui rendent possible la formation d'un ordre social sont de trois sortes différentes, que je vais détailler à présent. Il s'agit : 1°de règles qui sont observées dans les faits mais qui n'ont jamais été formulées en mots; si nous parlons de « sens de la justice » ou de « sens de la langue », nous nous référons à des règles que nous ne pouvons appliquer, mais que nous ne connaissons pas explicitement; 2°de règles qui, bien qu'elles aient été formulées en mots, ne font qu'exprimer approximativement ce qui a depuis longtemps été généralement observé dans les actes; et 3° de règles qui ont été délibérément introduites et qui existent par conséquent nécessairement sous forme de mots arrangés en phrases.(Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.)

Il est intéressant aussi de souligner qu'Hayek pressentait aussi l'avènement du déterminisme et de toutes ses déclinaisons, en expliquant que ce type de « connaissance du monde » qui est transmise de génération en génération consistera ainsi dans une large mesure non point en connaissance des causes et des effets, mais en règles de conduite adaptées à l'environnement, qui agissent comme une information sur l'environnement, bien qu'elles ne disent rien à son sujet. Tout comme les théories scientifiques, elles sont conservées parce qu'elles s'avèrent utiles (...) (Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.). Et, des années après la parution de ses travaux, un homme, un universitaire, René Girard, allait oser porter haute la couleur de la raison en présentant sa théorie des rivalités mimétiques. De manière synthétique la nouvelle anthropologie repose, comme mécanisme de base, sur l'approche catallactique d'Hayek, couplée à un phénomène tout puissant et omniprésent dans la construction de l'individu, le mimétisme. Hayek voit, par anticipation, dans le mimétisme la base de la société; à ce mimétisme il ajoute une sélection par voie d'utilité des règles, conventions et usages, cette fameuse sagesse des temps. Les deux autres approches, encore pratiquées dans nos universités, sont soit marxistes (tout repose sur la lutte des classes), soit constructiviste. Preuve, s'il en est encore besoin, que seule l'adaptation permanente à notre environnement, à notre cadre proche, couplé à une juste éducation par la connaissance du passé permet à chacun de se bâtir, solidement, au delà de toutes les dérives et, pis encore, de la tendance naturelle des hommes à se détruire, ou à soumettre en esclavage leur frère. Et aux révolutionnaires, aux anarchistes, de méditer sur le fait que nous ne devons pas succomber à la croyance erronée (ou à l'illusion) selon laquelle nous pourrions le remplacer par un type d'ordre (social) différent, car cela présuppose que toute cette connaissance puisse être concentrée dans un esprit central, ou dans un groupe d'esprits d'une taille utilisable ,(Friedrich August von HAYEK, Nouveaux essais de philosophie, de science politique, d'économie et d'histoire des idées, Bibliothèque classique de la liberté, Les belles lettres, in Les erreurs du constructivisme.) c'est à dire une dictature. Par Nicolas Madelénat di Florio, Philosophe, Chercheur-associé au Centre de Recherches en Ethique Economique, Faculté de Droit et de Science Politique, Aix-en-Provence ; Analyste pour Audace Institut Afrique.