Saint Augustin d'Hippone, père des sciences sociales

De Saint Augustin d'Hippone (354-430), les mauvais critiques et les historiens laxistes retiendront uniquement le De Doctrina christiana. C'est là un grand avantage pour eux que de classer tout de suite ce formidable philosophe dans une petite case de religiosité, tant on sait que notre temps et notre habitus intellectuel condamnent le domaine de la croyance en général, adaptation boiteuse du principe de laïcité. Augustin pourtant n'est pas un bigot ou un théologien classique. En relisant attentivement ses ouvrages clefs, La cité de Dieu et les Confessions, il est impossible d'ignorer les avancées formidables, les innovations de cet auteur dans les domaines que nous appellerons plus tard les sciences sociales. A ces disciplines nous autres modernes, chercheurs et universitaires de tous bords, pourrons confier deux grandes types de missions en fonction de nos appartenances idéologiques. La première, celle que je partage, est de comprendre l'individu humain, sa formation, et son rapport à la société humaine. La seconde, que je condamne tant elle est entachée par une certaine impossibilité anthropologique, consiste à utiliser l'Etat comme un moyen de changer l'individu, de l'avilir en le fondant dans une masse informe et manipulable. Mais que dit Saint Augustin sur la société des Hommes ? Énormément de choses. Avant tout, il justifie l'État comme un moyen, et non une finalité en elle-même.(Les Confessions, Livre III, chapitre 8). C'est à dire qu'il confie la direction morale des individus à leur propre libre arbitre et non à un père-Etat tout puissant. Nous sommes pourtant encore loin des premiers émois libéraux. Et à Augustin d'ajouter que l'individu humain doit faire des erreurs, qu'il doit se tromper, voire commettre des délits pour se redresser et tourner son esprit vers une vie vertueuse. En substance, les sciences sociales trouvèrent là une marque affirmée de la responsabilité individuelle et de la capacité de chacun à décider de son propre avenir. Pour être encore plus clair, et direct, le philosophe condamne les dérives futures d'aliénation de la dignité individuelle par les approches de masse, par la pensée marxiste à qui nous devons des siècles de soumission à la barbarie morale, à un Etat tout puissant qui empêche l'épanouissement des volontés individuelles et des capacités de chacun. Mais, aussi, en gommant d'un trait de plume l'abêtissement qui sera proposé plus tard par Rousseau dans le Contrat social et qui va gouverner la pensée durant des siècles, polluant encore la classe politique, le penseur rappelle, en humaniste, que l'Homme compose l'Etat, qu'il en est l’élément de base, mais aussi la raison ultime. La machine étatique n'est donc pas un supérieur à qui il convient d'obéir mais une structure garantissant le droit de chacun à la différence et assurant une paix relative entre les personnes. Et de présenter, aussi, les mécanismes de base assurant la construction de l'individu et de la société. Car pour Augustin d'Hippone, idée théorisée et étoffée par l'académicien René Girard, fondateur de la théorie des rivalités mimétiques, le mécanisme de base assurant la formation de l'individu est le mimétisme (Les Confessions, Livre I, Chapitre 8), c'est à dire la reproduction par imitation de l'autre. Placer ce phénomène au départ de toute construction, c'est rejeter dans le néant les deux approches majeures des sciences sociales du XXème siècle, l'approche freudienne (tout repose sur la sexualité) et l'approche marxiste (tout repose sur la lutte des classes). Mais vous aurez soin, en lecteurs appliqués, de me demander ce qui dominait la pensée, dans le domaine de la formation de l'Homme et de la société, entre Saint Augustin et le XXème. La réponse est assez intéressante, bien que surprenante. Peu de choses en fait, si ce n'est une lutte formidable des écoles et des sectes, tout comme la philosophie en comptait dans la Grèce antique. Les lumières (XIIXème siècle) apportèrent toutefois un semblant d'ordre et de raison en tentant d'imposer l'unité des sciences. Cette même unité peut être définie par la nécessité de les acquérir en rassemblant des notions qui étaient comme dispersées dans notre esprit (Les Confessions, Livre X, Chapitre 11). Ce concept, pourtant, faisait déjà l'objet d'un chapitre dans les Confessions par Saint Augustin. Mais à ce sain philosophe, nous devons aussi une notion formidablement importante dans le domaine dont nous traitons ici, c'est la propriété privée (Les Confessions, Livre 6, Chapitre 14). Car qui parle de possession en propre affirme l'individu comme un élément de la société en interaction avec les autres et non comme un simple fragment permutable, et remplaçable. Ce qu'Augustin nous rappelle en condamnant les dérives du « tout mettre en commun et voir ce qui se passe »c'est ce qui deviendra l'affrontement des blocs durant la guerre froide, mais aussi et surtout une question qui doit nous guider dans les années à venir pour sortir des crises et des marasmes où nous a plongé une politique souvent aveugle aux attentes des citoyens. A savoir donc que la solidarité doit être volontaire et non imposée sans quoi elle est vécue comme un vol par ceux qui donneraient volontairement mais qui ne veulent pas subir la contrainte. C'est là la base de notre système social français, c'est là aussi la base des impôts, du financement de l'Etat et de ses multiples administrations. Des siècles après sa mort, l'Oeuvre d'Augustin d'Hippone rayonne encore dans le paysage intellectuel européen et mondial non plus tant comme un cadre où s'enfermer mais comme un phare pouvant guidant vers la libération de l'Homme contre ses propres folies et sa violence naturelle. Embrasser la voie tracée par Augustin dans son renoncement aux excès de la consommation, du paraître, aux dépenses déraisonnables, aux dérives financières et matérielles, c'est être un homme éclairé par sa propre humanité et non une créature esclave de sa propre animalité. Commencer à douter, c'est croire implicitement à l'existence de la vérité et en désirer la connaissance ( Saint Augustin, La Cité de Dieu). Par Nicolas Madelénat di Florio, Philosophe, Chercheur-associé au Centre de Recherches en Ethique Economique, Faculté de Droit et de Science Politique, Aix-en-Provence ; Analyste pour Audace Institut Afrique.