De l'Ethique et des morales, en finir avec la confusion des sens.

Devant définir la délicate notion d'Ethique, je suis rapidement porté à demander aux spécialistes des mots la signification de celui-ci. Tout naturellement donc, et au hasard de mon choix, me voici égaré par les dictionnaires, ces chefs-d'oeuvre de l'intelligence humaine qui devraient contenir toute la sagesse de l'histoire, de la pensée. Pourtant, aucune définition ne me semble correcte. Au Dictionnaire Richelet, pourtant si complet en règle générale, et reconnu par les spécialistes comme une perle de finesse, je dois faire remarquer qu' Ethique et morale ne sont pas la même chose. En effet, à l'entrée « Ethique », il donne « nom féminin. Morale; terme à finalité didactique (enseignement et éducation ). Exemple : Les Ethiques d'Aristote, ses ouvrages moraux ». D'autres ouvrages, plus contemporains, s'égarent aussi. Ces deux notions, fondamentales pourtant à qui veut comprendre les sociétés humaines, ne peuvent être mélangées, voire confondues, ce qui est plus grave encore. La première apparition du terme Ethique remonterait à Aristote. C'est à ce philosophe que l'on doit de marquer le début de cette étude si particulière de la place qu'il convient de laisser à l'Homme. Je suis alors rapidement porté à me demander ce qui fit naître cette idée de préciser que, par exemple, la vie n'est pas un droit mais un impératif inaliénable allant de pair avec la condition humaine. A l'histoire de la pensée de répondre et de justifier la mise par écrit de ce qui va devenir un des mouvements intellectuels les plus importants, l'humanisme. Mais nous n'en sommes pas encore là. Aristote voit la Grèce s'agiter, et le monde frémir sous les coups répétés de vagues montantes, c'est la folie des hommes à se détruire. Ce contexte si particulier d'un monde violent va engendrer de très nombreuses réflexions chez le philosophe, et plus largement dans toute la classe intellectuelle de l'époque. Pourtant, la vraie question de la séparation de l'Ethique et des morales, la question qui m'occupe ici, doit être lue, anticipée, chez Platon lorsque, dans Les lois, il s'interroge sur les origines de la notion de règle, de Norme, souhaitant savoir si elles sont attribuées à un Dieu ou à quelque être humain1. Cela peut sembler anodin, de prime abord. Pourtant c'est là l'apogée de la pensée et de la critique politique au sens intelligent du terme. Car la Politique, c'est avant tout le rapport des hommes entre eux (la pensée n'a pas encore été polluée par les inepties marxistes inspirées largement par le Contrat social et autres utopies) et le juste équilibre entre leurs attentes, leurs besoins, et ce que Saint Augustin (354-430)2 puis René Girard (1923-...) rajouteront, la régulation de la violence par l'Etat. L'instrument étatique, la machine-Etat étant alors un simple moyen de garantir une paix relative et durable entre les individus. Cette insistance sur le rapport de l'Ethique à la société humaine est permanente chez Platon, puis chez Aristote. Dans son livre, l'Ethique à Nicomaque, Aristote ne peut même pas envisager que l'on veuille séparer l'étude de l'individu de son rapport à l'autre, mais aussi de la vie en société. En somme, pour lui, c'est à la philia, le rapport harmonieux, pacifique, et profitable à tous, qu'il faut confier le soin d'orienter l'organisation sociale. Cette philia, chère à Aristote et aux penseurs logiques, c'est l'Ethique, qui doit guider tous les choix afin de donner à chacun une place qui lui convienne, dans le respect de l'autre et de sa différence. Mais alors, que dire du rapport entre les termes Ethique et morales ? Je semble en effet m'être éloigné de ma volonté première; au contraire. Car en insistant sur la distinction platonicienne des règles de conduite internes et externes à l'Homme, je touche déjà au cœur de la division entre ces mots futurs. La règle universelle, et au-delà de tous les clivages dogmatiques et religieux, partisans, c'est l'Ethique, ce qui fait que nous respecterons notre prochain car il est humain. Les morales, quant à elles, recoupent les règles ponctuelles de vie entre les individus, et changent d'une société, d'une époque, d'un groupe à un autre. Les morales sont donc considérées par les philosophes comme relatives (c'est à dire changeantes, variables), et l'Ethique comme objective (n'étant pas influencée par les individus), puisqu'elle ne dépend pas de l'esprit humain mais de son essence propre, étant à la fois interne à son être et externe car n'étant pas inféodée à son époque, son éducation. L'Ethique appelle alors un rapprochement intéressant avec une notion philosophique qui guidait la vie de nombreux philosophes et qui a été reprise par les penseurs romains, la Vertu. Monsieur de Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique, donne de cette attitude consciente et provoquée une définition intéressante, disant qu'elle correspond au sensus communis, et recoupait le sens commun mais aussi l'humanité et la sensibilité. Voici donc confirmée mon hypothèse première sur les applications de l'Ethique et ses domaines de compétence. Elle est, et doit être, un phare empêchant les navires (la vie des Hommes), de venir se briser sur les récifs de leur propre folie, un garde-fou contre la violence et ses manifestations. Aux morales, ces codes non-écrits gardiens de la cohésion sociale, de remplacer les voiles et de recueillir les vents des volontés individuelles, favorisant la navigation sur la mer de la vie. L'un ne se peut concevoir sans l'autre, et les deux doivent être maintenus dans leur champs propre. Pourtant, point besoin d'attendre Voltaire pour trouver cette idée centrale que c'est à la Vertu qu'il faut confier le soin d'orienter la vie des mortels que nous sommes. Un philosophe, disciple de Socrate, contemporain oublié de Platon et d'Aristote l'expliquait très bien, c'est Antisthène, le père de l'Ecole cynique de philosophie, premier à dénoncer publiquement la convention sociale comme une création humaine et non divine (ce qui permettait par exemple de faire évoluer sa condition, intéressante approche en terre d'esclavage). Le voici donc porté à se moquer de Platon, ouvertement, lui expliquant que l'orgueil est une conséquence du regard recherché de l'autre, que ce même regard n'est que flatterie inutile lorsqu'il ne souligne qu'un jeu de masques sociaux et de rôles pré-définis, bref, qu'il n'est pas libre, mais esclave de ces codes dont il méconnaît par principe l'existence. D'Antisthène bien sûr l'Histoire, avec l'aide de Platon, aura soin de gommer l'enseignement, préférant éviter que la vanité ne soit combattue et qu'une approche intelligente ne soit proposée à la place. Cette approche, pourtant, reprise par Aristote, consiste à suivre en tout temps sa « boussole intérieure », c'est à dire l'Ethique. Vous aurez soin, alors, de souligner que je semble maintenant confondre, après l'avoir dénoncé, Éthique et morales. Vous aurez, presque, raison. Car il est des moments où Ethique et morale se chevauchent, de facto. Il est des règles qui peuvent voir cohabiter ces deux notions fondamentales. C'est le cas du respect de la vie, encore. Cet exemple est d'autant plus intéressant qu'il comporte un pendant terrible. Expliquer que chacun respectera le droit d'être en vie de l'autre peut sembler léger. Pourtant, bon nombre de religions érigent le sacrifice en geste ultime de soumission et d'adoration. Mais alors, notre argumentation, notre thèse, ne tient plus, l'édifice de la pensée s'effondre. Cet instant n'est pas venu. Car en portant sur l'autel un de leurs semblables, et en ouvrant sa poitrine d'un coup de dague, le prêtre n'est plus un homme mais le représentant du Dieu. En somme, il s'élève au dessus de la condition mortelle, temporelle, qui empêche de tuer, et par le souffle de l'éternel accomplie le geste ultime, en communion avec l'élément divin qu'il représente. Il ne peut donc plus aller a contrario de son essence, puisque cette même essence voit sa nature changée temporairement.
En conclusion, je souhaite insister sur le fondement des notions présentées et définies ici. Les morales font de nous des créatures vivant en société dans une paix relative. L'Ethique, quant à elle, fait de nous des humains. 1 PLATON, Les Lois, 624a.
2 AUGUSTIN D'HIPPONE, La Cité de Dieu. Par Nicolas Madelénat di Florio, Philosophe, Chercheur-associé au Centre de Recherches en Ethique Economique, Faculté de Droit et de Science Politique, Aix-en-Provence ; Analyste pour Audace Institut Afrique.