De Bodin à Rousseau, d'un monarque guidé par l'éthique à une dictature justifiée.

Dans le premier article de cette série portant sur le Contrat social de Rousseau, je me suis employé à présenter, sommairement, les bases de ce texte fondateur de la pensée politique et, par certains aspects, sociologiques. C'est pour cela qu'il était consacré à la notion d'égalité, dévoyée et travestie par l'attrait du pouvoir et la manipulation commode des masses, mais partout présente car étant à la base du temple de déraison marxiste futur. Et heureux serai-je si je puis obtenir la secrète reconnaissance des partisans obscurs et pacifiques de la raison et inspirer le doux frémissement par lequel les âmes sensibles répondent à qui défend les intérêts de l'humanité (Beccaria, Des Délits et des peines)

Après avoir présenté en quoi l'égalité, et l'égalitarisme (le fruit empoisonné de la première), sont nuisibles car totalement artificiels en ce que les entités de base de la société (les individus) sont différents et que l'on ne peut comparer que des choses semblables, je vais m'employer à présenter la notion de souveraineté et, aussi, de légitimité du pouvoir de gouvernance chez Rousseau; afin de présenter, et d'affiner la portée de ses concepts, je les analyserai en parallèle de ceux d'un philosophe politique majeur, Jean Bodin (XVI ème siècle).
Passer de Jean Bodin, philosophe vivant et partageant sa sagesse à Jean-Jacques Rousseau, idéologue professionnel de la mauvaise foi, peut sembler être, de prime abord, un choix curieux. Qui s'intéresse à la pensée du XVI ème siècle, époque trouble où notre pays se déchirait entre catholicisme et Réforme, ne peut pas méconnaître Bodin, cet homme qui, en pleine assemblée des représentants, osera condamner le retrait de textes garantissant le droit de culte, et donc la diversité religieuse, aux protestants. Philosophe, il l'était dans ce que cela représente de plus noble, la vocation voire le sacerdoce, tout comme Socrate, et tant d'autres, qui brûleront leur vie pour éclairer le monde et faire reculer l'obscurantisme. Juriste aussi lorsqu'il théorisait la société idéale en compilant, dans les livres de la République ce qui avait déjà été fait en matière de droit civil, et de ce que nous appelons aujourd'hui le droit constitutionnel. Et à cet intellectuel donc, nos modernes doivent une notion formidable, la souveraineté, cette capacité intrinsèque aux peuples à disposer d'eux-mêmes. Mais comme l'affirmeront de grands économistes à venir, dont Friederich A. von Hayek, un penseur borné à son domaine immédiat de compétences ne peut être un guide ni proposer de solutions réalisables. Bodin était de ceux-là et sa pensée ne se limite ni au droit civil, ni à la philosophie mais s'étend à l'économie, et plus largement encore la structure de la société et des mécanismes qui la composent.

Un des clivages majeurs, entre nos deux auteurs d'étude, va porter sur la notion de souveraineté et, plus largement, sur l'origine du pouvoir dans l'Etat. Bodin pose la souveraineté comme un droit intrinsèque à l'homme. La personne dispose d'elle-même; le groupe, la société, rassemblant des individus libres dispose donc per extenso de la même capacité, laquelle est remise en partie entre les mains du pouvoir. Il emprunte sur ce point un aspect de la vision artistotélicienne de l'individu, libre car il est capable de penser (Cogioto ergo sum -Je pense donc je suis-), étant par essence un « animal politique » (au sens où l'individu ne peut pas se passer de la vie en société). Les « petites » souverainetés individuelles sont donc fusionnées et transférées avant d'être confiées au souverain qui les administre. Pour Bodin, le pouvoir politique (legifere, faire les lois) ne doit pas être porté par les mêmes personnes que celles qui les appliquent (anticipant ainsi sur les thèses futures de Montesquieu). En séparant les pouvoirs, il garantie un arbitrage le moins faussé possible. Le chef de l'Etat est donc « absolu » par certains cotés, tempérés par une approche particulière de la séparation des pouvoirs; cette idée toutefois n'est pas partagée par la totalité de mes collègues et je ne peux que les inviter à relire les livres de la République non pas dans une version édulcorée et modernisée mais en version originale (disponible sur gallica, le site de la Bibliothèque nationale de France)

Rousseau quant à lui semble suivre un schéma comparable, si ce n'est que la liberté naturelle de l'Homme est corrompue par la société. Il est donc normal, d'après son raisonnement, que l'Etat confisque, via le corps social où chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout (Rousseau, Le Contract social ) et la souveraineté au profit d'un représentant « populaire ». Or, la tare de ce système est d'exclure la critique du dirigeant puisque chaque individu peut comme homme avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu'il a comme citoyen. Son intérêt particulier peut lui parler tout autrement que l'intérêt commun; son existence peut lui faire envisager ce qu'il doit à la cause commune comme une contribution gratuite, dont la perte sera moins nuisible aux autres que le paiement n'en est onéreux pour lui et regardant la personne morale qui constitue l'Etat comme un être de raison parce que ce n'est pas un homme, il jouirait des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet; injustice dont le progrès causerait la ruine du corps politique (Rousseau, Le Contract social). Et d'ajouter que le contrat social renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps: ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera à être libre (Rousseau, Le Contract social) .En effet, l'élément minoritaire, sacrifiable (l'individu) ne peut et ne doit aller contre le corps social, garant de la cohésion étatique. En substance, après avoir détruit toute existence autonome, Rousseau cautionne un État totalitaire où le libre arbitre n'existe que s'il accepte le régime et abonde dans le sens des dirigeants, lesquels se voient frappés d'une présomption irréfragable de vérité, étant la vox populi (la voix du peuple).

Il faut donc observer un déplacement, une corruption de la souveraineté entre les deux auteurs. Bodin reconnaît à tous ce que les libéraux, par la suite, affirmeront, c'est à dire le droit de la personne à disposer d'elle même et à choisir, autant que possible, la vie qu'elle désire, forgeant ses opinions, et décidant en conscience. Rousseau quant à lui demeure fidèle aux systèmes qu'il engendrera. En théorisant les pleins pouvoirs du corps social, il va dégrader l'individu au rang de simple exécutant d'une vérité parfaite descendant du gouvernement vers le peuple. Il est donc, à l'image des futurs dirigeants soviétiques, le père des peuples; mais un père incapable qui, poussé par sa folie, sauverait ses enfants pour les jeter dans les flammes. Avec Rousseau, la possibilité de choix individuels éthiques disparaît, dans tous les domaines, y compris dans les décisions économiques. En voulant libérer le peuple qu'il osait prétendre aimer, le philosophe lui offre des chaînes et des boulets là où Bodin jette, dans les hurlements de la folie, un long souffle de silence calme, de paix, et de liberté, ouvrant ainsi une source d'espérance. Et de souhaiter alors l'Inépuisable provision ! Jaillissement des eaux/ Abandon de l'eau sous les sources; réservoirs cachés; vase déclos; la roche dure éclatera. La montagne se couvrira d'arbustes; les pays arides se réjouiront et toute l'amertume du désert fleurira (André Gide, Les Nourritures terrestres). Par Nicolas Madelénat di Florio, Philosophe, Chercheur-associé au Centre de Recherches en Ethique Economique, Faculté de Droit et de Science Politique, Aix-en-Provence ; Analyste pour Audace Institut Afrique.