Ethique et ordre spontané, de l'amoralité de principe à l'immoralité de l'intervention

Certes, la germination du chêne donnera de moins immédiats résultats, se fera davantage attendre mais, cent ans après, plusieurs siècles plus tard, versera de la fraîcheur aux pèlerins lassés, aux amants, une ombre propice, parmi laquelle des oiseaux chanteront, auxquels aura pensé, en accomplissant son geste sérieux, celui qui, tant d'années en deçà, aura caché ce gland dans la glèbe.

Robert de Montesquiou, Majeurs et mineurs, Précurseurs et distancés.

Avant tout il convient de préciser ce que recoupe la notion d'ordre spontané. Car il a déjà été donné, par le passé, de nombreuses définitions de l'éthique, d'Aristote à celle, plus contemporaine, offerte dans un article rédigé par mes soins De l'Ethique et des morales, en finir avec la confusion des sens. Mélanger ces notions, les confondre, voire admettre qu'elles se fondent l'une en l'autre, est une erreur grave, bien que récurrente. Pour les discerner, il faut dégager la part de relativité, c'est à dire l'évolution dans le temps, des concepts. L'Ethique est la part éternelle, intemporelle, la boussole qui devrait guider l'intellectuel, le Sage, si l'on souhaite faire écho à la pensée des philosophes cyniques, largement inspirés de Socrate. Le respect de la vie, pour prendre un exemple concret, appartient à l'éthique, cette étincelle d'humanité qui devrait nous empêcher d'y attenter. Pourquoi ? Car la vie ne peut pas être créée, l'Homme n'a pas de prise sur elle. Un médecin, même le plus grand, n'est que le gardien de la vie, pas son créateur. Il peut entourer le malade de bons soins, il ne pourra la lui rendre si elle le quitte. Les morales, quant à elles, composent un ensemble de règles permettant le bien vivre ensemble. En interaction catallactique directe avec la société, elles s'adaptent et contribuent à ses évolutions, ses changements, voire à l'apparition de nouveaux usages, de nouvelles mœurs. Le terme spontané, quant à lui, correspond à ce que l'on fait de soi-même, sans y être poussé par une influence extérieure (Nouveau petit Larousse illustré, 1934). L'ordre spontané est donc l'ordre dans lequel les membres de la société des hommes se placent sans que nulle contrainte ne les guide. Cette approche a été théorisée par Friedrich August von Hayek, entre autres.

Mais alors, que dire de cet ordre spontané ? Car si l'on se réfère au précédent article cité, tout acte éthique, ou moral, nécessité une action consciente, précédée par un processus décisionnel. Cette idée était, déjà, présente dans la pensée de Saint Augustin, évêque d'Hippone, au quatrième siècle après Jésus-Christ, lorsqu'il écrivait « Or personne ne fait bien contre son gré, quoique ce qu'il fait soit bon » (Saint Augustin, Les Confessions, Livre I, Chapitre XII). Il y a donc une réflexion antérieure à l'acte qui permet, ou pas, de le frapper du seau éthique ou moral. L'ordre spontané ne peut donc pas être éthique, ou moral, puisqu'il est inscrit en l'Homme, et que ce dernier n'y dérogera qu'à la condition impérative qu'une force extérieure l'en éloigne (dictature, étatisme, voire interventionnisme ; à savoir une forme complexe de dictature dissimulée) ou l'en empêche. Le marché, puisque c'est à lui que se réfère, dans toute habitude intellectuelle de qui est versé dans l'économie ou les affaires politiques, ce terme, n'est donc ni éthique ni moral ; il ne peut pas l'être, n'étant ni une personne physique douée de raison – un être humain- ni un organisme composé d'individus agissant les uns pour les autres (au sens d'un collège réfléchissant ensemble). Le marché n'est qu'une illustration intellectuelle de la rencontre de multiples facteurs, tant des offres, que des demandes, soumises à des exigences extérieures (parfois, ici, la morale intervient ; ainsi est-il préféré, en général, par le consommateur des produits « propres », c'est à dire respectueux de l'environnement et de ceux qui les fabriquent). Ce n'est pas le marché qui décide, puisqu'à son absence totale d'esprit s'ajoute une absence de volonté, et donc aussi, de responsabilité. Qu'en somme dire que le marché est responsable des crises, ou des pollutions revient à accuser une illustration intellectuelle de porter des volontés qu'elle ne peut avoir dans le monde réel. Les seuls êtres responsables sont les hommes ; les producteurs, et les consommateurs. Si, demain, le consommateur cesse d'acheter des produits à bas prix fabriqués par des enfants avec des matières premières de mauvaise qualité, les usines concernées fermeront. Le marché n'y est donc pour rien. Il n'est, ni plus ni moins, qu'une manière de représenter des besoins et des désirs. Qu'il soit faussé par la publicité, c'est indéniable. Personne n'a, réellement, besoin d'un téléphone portable ou des derniers vêtements réalisés dans le même tissu qu'un hypothétique astronaute russe des années soixante. Pourtant, les publicitaires tendent à le faire croire à la population. Ce n'est plus affaire, alors, de consommation mais de consumérisme. Le consumérisme est-il moral ? D'un point de vue personnel, propre donc, ayant avec les choses matérielles un dédain marqué, je suis porté à dire que non. Mais c'est là hors de propos.

Le marché est donc l'émanation naturelle de l'homme, à savoir l'ordre dans lequel il se place lorsque nulle contrainte extérieure ne l'en détourne. A quoi s'ajoute une précision, fondamentale, sur la nature de l'acte éthique ou moral, à savoir la réflexion. Le caractère spontané de cet ordre repousse donc toute dimension intellectuelle ; il n'est qu'affaire naturelle. On ne peut donc pas, sauf pour les penseurs socialistes (mais la logique est souvent laissée de côté dans leurs systèmes contradictoires, tout autant que le respect naturel dû à l'individu, et à sa dignité), parler d'éthique du marché. D'autant que la consommation des produits de base n'est pas morale, elle est nécessaire à la survie. Si je refuse de manger, je meurs ; il faut donc que je trouve ma nourriture à peine de disparaître. Il n'y a pas là de choix, uniquement un impératif vital. Quant aux autres besoins, il suffit de se reporter au paragraphe précédent et de voir en quoi la société, les groupes auxquels appartiennent les individus, peuvent les influencer. Et de ce constat d'influence d'ajouter qu'en agissant sur le marché par la contrainte (officielle : l'interventionnisme ; dissimulée : la publicité), les hommes y instillent le début de la corruption. Le marché ne peut pas être moral, ou éthique ; toutefois, il peut être corrompu. Les détracteurs de cette pensée verront là une contradiction de ma pensée. Ce serait une erreur. Pourquoi ? Car toute intervention dans la circulation des informations, voire dans le fonctionnement naturel du marché, est une contrainte, une limitation de la liberté de chacun. Cet acte est donc immoral en ce qu'il bouleverse une structure spontanée, amorale par essence, à des fins déterminées (gagner plus d'argent, orienter l'évolution des prix, de la production...). Ce n'est pas le marché qu'il faut tenter de modifier, de réglementer ou d'encadrer ; il faut former ceux qui en sont les acteurs. A l'éducation des personnes, des producteurs et des consommateurs, de changer ensuite leurs habitudes par des choix en conscience. Donner les clefs de la réflexion, expliquer l'économie et ses fonctionnements, ses règles, ses structures, ses codes aussi, ce n'est pas encadrer et contraindre, mais simplement offrir les matériaux nécessaires à la construction d'un système de pensée individuel. A la base de l'acte éthique, ou moral, il y a l'individu, et l'individu seul ; c'est l'homme-pensant qui se conduit bien, ou pas. Lui seul doit en porter les conséquences. Il faut donc cesser de pénétrer les mécanismes du marché, qui n'est que la forme naturelle de nos relations à l'autre. Les hommes ne sont pas amour et bonté ; il y a de la concurrence entre les individus, hors les structures économiques, tout autant qu'il y a de la violence dans les rapports à l'autre. Cessons de croire qu'un Etat, ou une structure élue sur la base de concession à des fins partisanes, va modifier la nature profonde de l'homme. Par le vote, donnons-nous à nos représentants le droit de nous contraindre ou, plus sainement, celui de nous permettre de bien vivre ensemble ? Par Nicolas Madelénat di Florio, Philosophe, Chercheur-associé au Centre de Recherches en Ethique Economique, Faculté de Droit et de Science Politique, Aix-en-Provence ; Analyste pour Audace Institut Afrique.