Jean-Jacques Rousseau : de l’anti-économique à l’anti-éthique

Dans la série d’articles qu’il consacre au Contrat social, Nicolas Madelénat di Florio montre comment la négation, chez Rousseau, de l’individu, au nom de l’égalité, au profit de la masse, ou du moins de la majorité du corps social, conduit inéluctablement à nier notre liberté d’agir et, par là-même, la possibilité de choix éthiques libres. Parlant d’égalité, de propriété, de société, Rousseau parle certes de politique, mais il touche aussi à l’économie politique. Pourtant, le grand « Dictionnaire d’économie politique » de Coquelin et Guillaumin, œuvre majeure du milieu du XIX° siècle, indique, sous la plume d’Henri Baudrillart : « Rousseau n’est pas un économiste ». Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Mais son influence sur les tendances économiques et sociales de son temps et du nôtre a été grande : il est un des pères du socialisme moderne ».

Mais il y a plus. C’est Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a rédigé, dans l’Encyclopédie de d’Alembert, l’entrée « Economie politique », (dans le Tome V, en 1755, c'est-à-dire paru avant le Contrat social-1762) et non pas un membre de ce qu’on appellera bientôt « la secte des économistes », en train de se constituer, c'est-à-dire les Physiocrates. Dès que cet article « Economie politique » sera publié de manière autonome par rapport à l’Encyclopédie (en 1758), il portera le nom qu’on lui donne encore aujourd’hui « Discours sur l’économie politique ». (On sait bien, en revanche, que Rousseau a écrit la plupart des entrées de l’Encyclopédie concernant la musique)
Il faut resituer cette date dans la chronologie de l’histoire de la pensée économique : les mercantilistes sont depuis longtemps sur le déclin, des thèses nouvelles émergent ici ou là (Mandeville et sa Fable des abeilles, Cantillon, les économistes financiers comme Melon), mais la révolution de la pensée économique qui se prépare, avec ce qu’on appellera les Physiocrates, est à peine en germe : Quesnay publie dans l’Encyclopédie les articles Grains et Fermiers en 1756 et 1757, donc après Rousseau, plus tard encore -1758- son tableau économique, Le Mercier de la Rivière publie son « Ordre naturel des sociétés politiques » en 1767 et Turgot est encore très loin du pouvoir (1774).

Rousseau aurait donc pu être le véritable précurseur de l’économie politique et comprendre le basculement qui se faisait, à son époque, de l’interventionnisme étatique des mercantilistes vers la liberté du commerce et la liberté économique, la présentation de l’Etat comme défenseur de la propriété privée et l’idée d’un ordre économique naturel, tous thèmes chers aux Physiocrates. Il n’en a rien été. Certes, beaucoup d’économistes ont étudié ces derniers temps les textes économiques de Rousseau (par exemple C. Spector in Rousseau et la critique de l’économie politique dans « Rousseau et les sciences », L’harmattan, Paris, 2003), certains ont même voulu en faire l’ancêtre de la critique moderne faite aux néo-classiques, des théories des faiblesses du marché, voire même des écrits sur l’éthique du prix Nobel Sen, un comble ! Toutes ces analyses économiques du texte de Rousseau « Discours sur l’économie politique » sont bien connues des spécialistes.

Ce que nous voulons faire est plus modeste : présenter en quoi la conception économique de Rousseau est une incompréhension de ce qui se passait à son époque, conduit à une étatisation de la vie économique, et, en refusant ainsi la liberté économique, réduit la liberté tout court et, avec elle, la possibilité de choix, y compris économiques, libres et responsables, donc la possibilité de faire des choix éthiques.

Après avoir donné l’étymologie du mot économie, Rousseau prend soin de distinguer l’économie domestique (le sage gouvernement de la maison), de l’économie politique, qu’il étend « au gouvernement de la grande famille, qui est l’Etat ». D’une certaine façon, tout est déjà dit : le cœur de l’économie politique, c’est l’Etat. Ce n’est plus une extension de l’économie domestique à la cité (polis), avec une vie économique dominée par les choix libres des producteurs et consommateurs, et reposant sur des échanges libres, c’est l’Etat qui est, pour lui, le centre de l’économie politique. Si c’est l’Etat, et non plus les choix libres de personnes exerçant leurs responsabilités, l’éthique a déjà disparu.

Mieux encore : si le pouvoir du père de famille est limité pour Rousseau (pas de droit de vie et de mort par exemple) le pouvoir souverain « n’a d’autres bornes que celle de l’utilité publique bien entendue » : on est loin des droits fondamentaux des personnes ; la volonté générale s’appliquera à tous, même en matière économique, même si Rousseau concède ici que « la propriété particulière » est antérieure à l’administration générale, mais on sait sa conception de la propriété fluctuante, puisqu’il explique aussi, dans une sorte d’anticipation de l’impôt progressif et surtout de ses dérives, que l’on doit prendre à chacun ce qui dépasse le nécessaire (au nom de l’égalité) : à quoi sert de posséder si l’Etat peut en reprendre l’essentiel, de façon à nous rendre égaux aux autres en termes de moyens. Nous y reviendrons.
Mais il va plus loin : si la petite famille est destinée à s’étendre pour ne pas disparaître, « la grande étant faite pour durer toujours dans le même état », il suffit non seulement qu’elle « se conserve, mais on peut prouver aisément que toute augmentation lui est plus préjudiciable qu’utile. ». Si Rousseau est prophète, ce n’est pas des deux siècles de croissance qui vont suivre, mais c’est de la croissance zéro. Sans croissance, pas de possibilité de progresser, de s’enrichir si on le veut, donc toujours pas de choix libres ; et sans liberté, pas d’éthique. Là aussi, on y reviendra in fine. Rousseau en profite pour pratiquer un glissement de vocabulaire qui en dit long, puisqu’il estime que « c’est avec raison qu’on a distingué l’économie publique de l’économie particulière » : voici qu’économie publique se substitue à économie politique. Et un peu plus loin et prie les lecteurs « de bien distinguer encore l’économie publique dont j’ai à parler, et que j’appelle gouvernement, de l’autorité publique, que j’appelle souveraineté », l’une étant le droit législatif, l’autre la puissance exécutrice. Admirable glissement d’économie politique à économie publique et, enfin, à gouvernement. On a du mal à y trouver la personne et ses choix moraux libres. Et Rousseau de disserter longuement alors sur le corps politique, « qui a une volonté » (…) et cette « volonté générale » (…) « est pour tous les membres de l’Etat, par rapport à eux et à lui, la règle du juste et de l’injuste ». On ne saurait être plus clair et plus éloigné de nos économies ouvertes reposant sur l‘échange libre et la liberté de choix. Quant à l’éthique, c’est la volonté générale qui en établit les règles. D’ailleurs il oppose tout de suite les petites communautés (qui constituent ce qu’on appelle aujourd’hui la société civile) à la grande (l’Etat), une décision pouvant être avantageuse à la petite et très préjudiciable à la grande. Voilà alors l’une des phrases clefs ; en effet, « l’intérêt personnel se trouve toujours en raison inverse du devoir ». Au nom du devoir, au nom de la grande société, les décisions personnelles ou de petits groupes doivent s’incliner. Autant dire que l’intérêt personnel, par principe, c’est le mal. Conclusion : « Preuve invincible que la volonté la plus générale est aussi toujours la plus juste, et que la voix du peuple est en effet la voix de Dieu » : deux siècles de tentations totalitaires en découlent. Et l’éthique est tombée aux oubliettes de l’histoire.

Pourtant, l’intérêt personnel n’est pas par nature immoral. Sans aller jusqu’à l’idée de la Fable des abeilles de Mandeville, pour laquelle les vices privés conduisent à des bénéfices publics, toute la tradition économique d’inspiration libérale postérieure à Rousseau insistera sur le rôle de l’intérêt personnel dans les décisions économiques, même si l’Adam Smith de la Richesse des nations, centré sur cet intérêt personnel, n’oublie pas l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, centré sur la sympathie. Et tous les courants économiques allant des Physiocrates, puis des Classiques aux Néo-classiques et surtout aux Autrichiens comme Hayek insisteront sur le fait que de cet intérêt personnel naitra un ordre, appelé naturel au XVIII°, et ordre spontané chez les Autrichiens du XX° (par opposition à l’ordre créé, que l’on trouvera chez les socialistes) : c’est la généralisation de la démonstration de Smith selon laquelle ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du boulanger et du brasseur que l’on attend notre nourriture, mais du fait qu’ils poursuivent leur intérêt personnel. La fameuse « main invisible », qui n’est autre que le mécanisme des prix, fera le reste pour parvenir à un ordre cohérent, et à ce que Mises, puis Hayek, reprenant la vieille expression de Richard Whately, appelleront un ordre catallactique, avant qu’Hayek ne donne à cet ordre spontané issu du marché et de l’échange libre le nom définitif de « catallaxie », en raison des ambigüités (que les thèses de Rousseau illustrent bien) du terme économie. Car Rousseau est tombé dans le piège que dénonce Hayek dans sa trilogie « Doit, législation et liberté » : l’idée que finalement l’Etat va jouer dans la grande société le rôle du père de famille dans la petite société, même si Rousseau semble s’en défendre au début de son article : ce que Rousseau n’a pas perçu, c’est le basculement d’une société fermée vers une société ouverte, au sens de Popper, dans laquelle chacun poursuit son bien propre, ses propres objectifs, et où l’on n’est pas d’accord sur les finalités, mais seulement sur les règles du jeu, chacun exerçant sa liberté de choix en fonction de son éthique personnelle. L’intérêt personnel n’a en soi, par nature, rien de répréhensible, d’égoïste ou d’immoral (ce sera le marxisme qui, après Rousseau, jettera totalement l’opprobre sur cet intérêt personnel et culpabilisera ainsi même ceux qui défendent le marché). Poursuivre son intérêt personnel, c’est poursuivre son bien propre, comme on dit en philosophie, ce qui n’a en soi rien d’immoral et permettra à Pierre Coulange de parler de « la valeur morale des actes intéressés ». Tous ceux qui aujourd’hui critiquent le principe même de l’intérêt personnel (nous parlons d’un comportement habituel, normal, d’êtres de raison, pas des dérives pathologiques de ceux qui, aveuglés par cet intérêt purement égoïste, oublient celui des autres) véhiculent en fait les préjugés de Rousseau, puis de Marx. Qu’il y a-t-il d’immoral à vouloir honnêtement gagner sa vie pour pouvoir vivre et faire vivre les siens correctement ?

Bref ce que veut Rousseau, il l’exprime lui-même : clairement établir « la volonté générale pour premier principe de l’économie publique ». Cela a le mérite de la clarté. Il distingue même entre « l’économie publique ou populaire » et l’économie « tyrannique ». Dans le premier cas, on est presque (deux siècles suffiront) aux « démocraties populaires » : on sait ce qu’elles avaient et de démocratique et de populaire ! Et on sait les moyens que des Etats, par nature totalitaires, devront employer pour que règne, selon l’expression de Rousseau « entre le peuple et les chefs unité d’intérêt et de volonté » : gare aux dissidents !

La suite de l’article de Rousseau sur l’économie politique est déconcertante, car si on y voit la politique, on n’y voit guère l’économie, sinon une économie totalement soumise au politique. D’ailleurs la première partie de son article commence par « La première et plus importante maxime du gouvernement légitime ou populaire, c'est-à-dire de celui qui a pour objet le bien du peuple, est donc, comme je l’ai dit, de suivre en tout la volonté générale ». Comme pour lui gouvernement signifie aussi économie publique, donc pour lui économie politique, la volonté générale va donc dominer l’économie : revoilà des démocraties populaires annoncées. Rousseau a beau argumenter sur la nécessité « d’assurer à la fois la liberté publique et l’autorité du gouvernement », nous ne sommes guère rassurés et préférons en toute hypothèse les libertés concrètes à la liberté abstraite.

Pire encore, c’est « à la loi seule que les hommes doivent la justice et la liberté » : la loi, résultat de la volonté générale, donc d’une majorité de circonstances, et non le droit, conforme au droit naturel. La loi majoritaire, sans lien avec les droits fondamentaux, c’est le mépris de la minorité, à commencer par la plus petite des minorités : la personne. Et Rousseau menace « Sitôt qu’indépendamment des lois, un homme en prétend soumettre un autre à sa volonté privée, il sort à l’instant de l’Etat civil », car la loi chez Rousseau ne saurait être arbitraire. Et les chefs doivent, bien sûr, veiller à l’observation des lois, puisque la volonté générale ne saurait se tromper, même lorsqu’elle en vient à détruire les droits fondamentaux ! En tous cas, il n’y a là guère de place pour la liberté économique. Voici comment Rousseau termine cette partie « Je conclus donc que comme le premier devoir du législateur est de conformer les lois à la volonté générale, la première règle de l’économie publique est que l’administration soit conforme aux lois » (entendons l’administration de l’économie).

Dans la deuxième partie, Rousseau dit ceci : « Seconde règle essentielle de l’économie publique, non moins importante que la première. Voulez-vous que la volonté générale soit accomplie ? Faites que toutes les volontés particulières s’y rapportent ; et comme la vertu n’est que cette conformité de la volonté particulière à la générale, pour dire la même chose en un mot, faites régner la vertu ». Retour de l’éthique par le biais de la vertu ? Au contraire, puisque la vertu « n’est que cette conformité de la volonté particulière à la générale » : d’ailleurs Rousseau montre ses arrière-pensées en disant « faites régner la vertu » : non pas : devenez vertueux, mais faites là régner de force. Sinon ? La porte du Goulag apparait déjà au loin ! Or il n’y a de vertu et d’éthique que pour des hommes libres. Vouloir forcer les hommes à être vertueux, c’est nier l’éthique aussi bien que la liberté. Rousseau avait oublié que Saint Thomas d’Aquin avait déjà dit que « la loi ne peut réprimer tout le mal qu’il y a dans le monde ». D’ailleurs la valeur morale d’un acte qu’on nous oblige à faire est nulle.
L’inégalité des fortunes est la pire des choses pour Rousseau, ce qui exclut tout fonctionnement libre du marché, puisque celui-ci récompense chacun suivant les services rendus, donc inégalement. Aristote avait d’ailleurs déjà dit qu’il n’est de pire injustice que de traiter également de choses différentes. Rousseau affirme l’inverse : « C’est donc une des plus importantes affaires du gouvernement, de prévenir l’extrême inégalité des fortunes, non en enlevant les trésors à leurs possesseurs, mais en ôtant à tous les moyens d’en accumuler » : voilà qui est encore plus grave ; il ne s’attaque pas à la richesse accumulée, statique, mais au processus créatif de cette richesse ; impossible de progresser dans une telle société .comme le dira plus d’un siècle plus tard Léon XIII en condamnant le socialisme marxiste, dont Rousseau se fait ici l’ancêtre, « à la place de cette égalité tant rêvée, l’égalité dans le dénuement, dans l’indigence et la misère » (Rerum Novarum § 12-1). Toutes les misères viennent pour Rousseau « de l’intérêt particulier substitué à l’intérêt public » : toujours la négation du droit de rechercher son bien propre.

Mais qu’on se rassure « vous aurez tout si vous formez des citoyens » : tous, éduqués et marchant au même pas, cela fait froid dans le dos. On commencera donc par l’enfance : « S’il y a des lois pour l’âge mur, il doit y en avoir pour l’enfance, qui enseignent à obéir aux autres ». On sait comment au XX° siècle les régimes totalitaires, du nazisme au communisme, commenceront par embrigader les enfants. « Et comme on ne laisse pas la raison de chaque homme unique arbitre de ses devoirs, on doit d’autant moins abandonner aux lumières et aux préjugés des pères l’éducation de leurs enfants, qu’elle importe à l’Etat encore plus qu’aux pères » : en une phrase, il a tué et la famille (alors que toutes les morales et les religions diront que la famille a des droits antérieurs et supérieurs à ceux de l’Etat) et l’éthique, puisqu’on ne peut s’en remettre à la seule raison des hommes. Beau travail de démolition. Conclusion : « L’Etat demeure, la famille se dissout ». L’autorité publique, dit-il encore, doit prendre « la place des pères » ! « L’éducation publique, sous des règles prescrites par le gouvernement, et sous des magistrats établis par le souverain, est donc une des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou légitime ». Voici dans toute sa splendeur, avec deux siècles d’avance, le grand « service public unifié et laïque de l’éducation nationale » rêvé par l’union de la gauche.

Enfin, dernière partie du texte de Rousseau sur l’économie politique : « Ce n’est pas assez d’avoir des citoyens et de les protéger ; il faut encore songer à leur subsistance ; et pourvoir aux besoins publics est une suite évidente de la volonté générale, et le troisième devoir essentiel du gouvernement ». Car Rousseau comprend le fond du problème : il approuve encore le droit de propriété « le plus sacré de tous les droits » (il évoluera plus tard) mais il ajoute « il est difficile d’assurer d’un coté la propriété des particuliers sans l’attaquer d’un autre » : c’est le problème actuel des prélèvements obligatoires, accentué par le fait que Rousseau a une conception étendue de ce troisième devoir du gouvernement. On est bien loin de la conception minimaliste de Montesquieu qui considérait que l’impôt était la part de la propriété qu’on acceptait de sacrifier pour garantir le reste de la propriété ; car si la part devient dominante, la propriété s’évanouit. Or, comme pour Rousseau, l’Etat doit « songer à la subsistance » des citoyens, on se doute que sa part sera forte.
Rousseau a beau soutenir que le fondement du pacte social est la propriété, il s’empresse de vider celle-ci de sa substance. D’ailleurs, cela apparait explicitement à propos de l’impôt : « Celui qui n’a que le simple nécessaire ne doit rien payer du tout ; la taxe de celui qui a du superflu peut aller au besoin jusqu’à la concurrence de tout ce qui excède son nécessaire ». On se doute que c’est l’Etat qui définira ce qui est superflu ou nécessaire : fini la liberté de choix, la liberté de consommer ; mais l’essentiel est ailleurs : si les taxes peuvent aller jusqu’à enlever tout le superflu, on pourrait traduire, en termes modernes : après impôt, tous au SMIC ! De quoi sûrement stimuler la productivité des plus créatifs !

Et aucune distinction dans les besoins « car un grand » (traduisons, un noble par exemple) « a deux jambes ainsi qu’un bouvier, et n’a qu’un ventre, non plus que lui. ». Parfaite égalité, non de dignité ou de droits, mais de condition : le communisme idéal, dont l’abbé de Mably, peu après Rousseau, posera les premières bases. « La loi ne prescrit la magnificence à personne, et la bienséance n’est jamais une raison contre le droit ». Tous égaux, tous pauvres ! De toute façon la société donne beaucoup plus au riche qu’au pauvre, puisque le riche a plus à protéger : nous voici tombés au comble de la démagogie, mais ce sont des affirmations qui plaisent encore de nos jours. Il est plus charitable ici de ne pas citer Rousseau, que l’on a connu d’un niveau d’argumentation plus élevé. Bien entendu, on taxera aussi les importations (dont le pays n’a pas besoin !) et les exportations (« dont il n’a pas de trop ») : revoilà le protectionnisme cher aux mercantilistes. (On est bien loin du « doux commerce » cher à Montesquieu). Et taxons et surtaxons le luxe, cela va de soi pour lui. Mais ce qu’il appelle luxe nous paraitrait aujourd’hui bien nécessaire ; d’ailleurs « il se pourrait, je l’avoue, que les impôts contribuassent à faire passer plus rapidement quelques modes » : fini, la liberté de consommer, l’Etat choisira ce qui est bon pour nous. « On peut regarder la taxe comme une espèce d’amende, dont le produit dédommage de l’abus qu’elle punit » : ici, reconnaissons-le, Rousseau est précurseur, hélas !

Rousseau, à un moment clef de l’histoire de la pensée, lorsque le XVIII° bascule du mercantilisme moribond depuis la fin du XVII°, avec son amour de la richesse purement monétaire, son interventionnisme et son protectionnisme, vers le monde de la société ouverte, avait à sa portée un rôle pionnier à jouer : il laissera ce rôle aux Physiocrates, dans les années qui suivront, avec leur démonstration de l’ordre naturel des sociétés (l’ordre spontané qu’expliquera bien plus tard Hayek), avec la liberté du commerce et, au-delà, selon la formule choc de Vincent de Gournay, le « laissez-faire, laissez passer », c'est-à-dire la liberté du commerce et de l’industrie que reprendra notre Code civil de Portalis, au début du siècle suivant. Tout cela a échappé à Rousseau.

Rousseau, loin d’avoir anticipé ces évolutions, en est resté à une vision de l’économie totalement soumise au politique, notamment, pour lui, parce que l’égalité est première et qu’elle est la condition de ce qu’il appelle la liberté, mais qui n’est pas une vraie liberté. Ce faisant, il attaque la science économique encore naissante à la racine, puisque, avec les Physiocrates, puis les Classiques (n’oublions pas qu’Adam Smith a longuement rencontré les Physiocrates en France avant d’écrire la Richesse des Nations), on trouve une conception d’une économie libérée de la politique et reposant sur la liberté des choix individuels. Comme l’a souligné C. Spector, il ne s’oppose pas à une doctrine particulière, mais à ce qui va unir tous les discours concurrents des économistes. Ce qu’il combat avant tout, c’est la rationalité de l’intérêt personnel et l’idée d’une harmonie (au sens de Bastiat) ou d’un ordre (au sens de Mercier de la Rivière, ou plus tard de Hayek). L’ordre économique pour lui n’est pas un ordre et doit être soumis à la politique. La propriété n’est pas sacralisée, mais largement détruite en fait, et, finalement, il refuse par anticipation la croissance, au nom de l’égalité, la répartition passant avant la création, ce qui en fait plus un adepte de la décroissance chère à la « Deep » écologie que du nécessaire développement.

Sa dénonciation des inégalités sociales, les privilèges des uns étant réalisés au préjudice des autres (on est dans une vision statique de l’économie, avec un jeu économique à somme nulle : pas de création de richesses nouvelles), n’est pas très loin de la future thèse marxiste de l’exploitation, Comme le dit Henri Baudrillart, avec Rousseau « voilà toute l’économie aux mains du législateur » et, puisque l’homme est naturellement bon et que la société le corrompt, voilà, pour Baudrillart, « le fond même de l’erreur socialiste : la société est mal faite, refaisons-là ».

La conception de Rousseau de l’économie n’est donc qu’une anti-économie, le contraire de la réalité du marché et des échanges libres ; ce faisant, cette conception ne peut déboucher que sur une anti-éthique (tout comme sa conception politique dans le Contrat social, examinée par Nicolas Madelénat di Florio dans sa série d’articles) : en effet, une éthique économique ne peut être que celle d’hommes libres, responsables de leurs actes : si, dans une économie soumise au politique, l’homme perd sa liberté de choix, il perd aussi sa liberté de jugement, il perd la possibilité de choisir entre le bien et le mal ; il perd donc la liberté de faire des choix éthiques. Par Jean-Yves Naudet
Professeur à l’Université Paul Cézanne
Directeur du Centre de recherches en éthique économique