Ethique: quelques remarques liminaires ; le point de vue d'un économiste

L'économiste a peu à ajouter aux prolégomènes du philosophe sur l'emploi des mots dans la tradition philosophique et les maux qu'engendrent les confusions des mots. L'Ethique, c'est la règle universelle, inscrite dans le coeur de chaque homme, comme le montre l'exemple emblématique d'Antigone sur les lois non écrites, et la morale (au sens strict: les moeurs) en sont l'application dans une société donnée. Mais le spécialiste de l'éthique économique contemporaine est bien obligé de constater une évolution des termes ces dernières années, ce qui peut entraîner une confusion dans l'esprit des lecteurs, suivant qu'ils consultent un ouvrage récent ou un classique des siècles précédents. Ainsi, on parle désormais d'éthique des affaires, d'éthique en entreprise, de bioéthique, qui sont des éthiques appliquées, donc variables dans le temps; en sens inverse, le terme morale, après avoir été déprécié ("la morale bourgeoise "par exemple) sert de plus en plus pour parler des fondements, des grands principes, qu'ils trouvent leur racine en Dieu ou dans une conception simplement humaniste et laïque. Il y a donc une inversion du sens des termes dans les ouvrages récents, et, si on doit la regretter, il faut en être conscient pour décrypter les différents textes. Cela correspond d'ailleurs au fait que morale est moins utilisé (puisque ce sont aujourd'hui les grands principes) alors qu'éthique devient presque un terme galvaudé (comme dans "éthique citoyenne" qui n'est qu'une expression du politiquement correct.) Ces problèmes -essentiels- de vocabulaire étant posés (car la confusion des idées vient souvent de la confusion des termes), la question de l'éthique économique, comme on dit donc couramment aujourd'hui, est extrêmement complexe, ce qui explique beaucoup de désaccords apparents faute de bases claires. Prenons un exemple qui est apparu dès l'ouverture de notre groupe de réflexion, dans les premières remarques spontanées sur le mur. Parmi les protestations "éthiques" des membres, la question du profit est apparue en premier, autour des idées "notre société ne pense qu'au profit ou au matérialisme" ou "le profit est illégitime". Le premier point porte sur la confusion des ordres sociaux. Il est évident que la vie de l'homme est multiple. Nous sommes des "homo oeconomicus", portés à l'échange et là l'intérêt joue évidemment un rôle, donc le profit aussi; nous sommes des "homo civis", des citoyens dans l'ordre politique, et là l'essentiel tourne autour de la protection des droits fondamentaux et des vertus civiques de la vie en société; nous sommes les "pater familias" dans l'ordre communautaire (associations, famille, religion, etc.) où nos décisions reposent sur l'affection, l'amour, la solidarité, les sentiments. Ce qu'on peut reprocher au monde contemporain, c'est un débordement d'un ordre sur un autre, quand la politique envahit tout (totalitarisme, mais aussi Etat providence), ou quand la religion prétend gouverner la société (théocratie) ou quand l'économie prétend régir toute la vie sociale, y compris les rythmes de vie. On ne peut reprocher à l'échange, à l'ordre marchand et économique de reposer sur l'intérêt bien compris de chacun; ce qu'on doit dénoncer c'est le débordement d'un ordre sur un autre; chaque domaine doit avoir sa place. C'est un premier point et c'est la condition d'une société harmonieuse. Mais il y a un second point. L'ordre marchand repose sur la recherche d'un certain bien être: se nourrir, se loger, se vêtir, se soigner, s'éduquer, se distraire, voyager,...D'une certaine façon (mais c'est un débat complexe sur lequel on reviendra), il y a là une recherche d'un intérêt personnel, ou tout au moins de ce que l'on appelle son bien propre: il n'est pas mauvais en soi de vouloir vivre mieux, mieux se soigner, mieux se loger, etc. Cela nécessite des moyens et dans une société marchande, cela passe par des revenus. Il y a des motivations diverses à l'activité économique, mais le gain d'un revenu fait partie des motivations importantes. Nous avons vu à propos de la distinction des ordres que l'homme, heureusement, ne se résumait pas à cela; mais nier cette nécessité, c'est faire de l'angélisme. Or les revenus (en dehors du vol, par nature immoral) ne peuvent venir que de nos activités économiques, directement (salaire, intérêt, profit) ou indirectement (la redistribution sociale par les impôts et cotisations, reversés en prestations sociales, sujet délicat sur lequel on reviendra). Chacun admet que le salaire rémunère le travail "salarié" et que l'intérêt rémunère l'épargne. Et le profit? Dénoncer le profit en soi- ce que font beaucoup de personnes sincères, mais ce que fait aussi le marxisme, repose sur une ignorance du fait suivant: en soi, le profit n'est que la rémunération de l'entrepreneur. Celui-ci, comme le salarié et l'épargnant, rend des services (de l'artisan au chef de grande entreprise): il assume les risques, anticipe sur les besoins futurs, innove, organise la production, et surtout il est celui qui perçoit (ou croit percevoir, il peut se tromper)avant les autres des besoins non satisfaits et donc de nouveaux moyens de les satisfaire. Pour cela, il est légitime qu'il soit rémunéré. Mais la particularité, c'est qu'il s'engage (sauf faillite) à épargner au salarié et à l'obligataire le risque d'une rémunération variable: salaire et intérêt sont donc fixés par contrat; au contraire le profit n'est qu'un solde aléatoire, positif s'il a bien géré, négatif s'il a mal géré; cela l'incite à bien gérer, mais le risque est toujours présent s'il a fait de mauvais choix. On ne peut donc dénoncer de manière générale le principe des profits. En revanche il y a une interrogation éthique nécessaire et parfaitement légitime lorsqu'on se demande dans quelles conditions ce profit a été réalisé: l'entrepreneur a-t-il trompé son monde (problème de l'information, de la fraude, de la publicité mensongère; c'était déjà la grande préoccupation du Moyen--âge avec le risque de trucage des balances...); a-t-il bénéficié d'un privilège, comme un protectionnisme arbitraire, ou un monopole garanti par l'Etat, ou une profession fermée qui fausse la concurrence,etc. Autrement dit, dans quelles conditions ce profit a-t-il été obtenu, les règles du jeu ont-elles été correctes, ce qui passe par des institutions de qualité. Toute la scolastique médiévale a débattu de ces questions autour du "juste prix" avant de réaliser que le résultat en soi n'était ni juste, ni injuste(qu'est-ce qu'un "profit trop élevé"), mais que la question était de savoir si les règles du jeu étaient justes ou truquées: c'est le grand débat justice de résultat/justice de procédure. Il y a donc bien une interrogation éthique sur le profit, mais elle ne porte pas sur son principe (légitime) mais sur les modalités de sa réalisation, et là, effectivement, il peut y avoir beaucoup à critiquer. En conclusion, cet exemple du profit amène à dire ceci: personne n'oserait parler d'éthique médicale sans connaitre un mot du fonctionnement de la médecine; personne ne parle de bioéthique sans avoir quelques connaissance sur la vivant et les mécanismes de la vie; pour parler d'éthique appliquée, il faut comprendre le domaine d'application. Comment parler d'éthique du profit, puisque c'était l'exemple choisi, sans comprendre ce qu'est le profit. Et donc la condition préalable à toute réflexion d'éthique économique, pour ne pas se laisser manipuler par l'idéologie, pour porter un vrai jugement de valeur, c'est de comprendre les mécanismes économiques qui sont derrière. Qui pourrait par exemple parler d'éthique financière, sujet d'actualité, de manière pertinente, et proposer des solutions, sans comprendre comment fonctionne le crédit ou les marchés financiers ? C'est la raison pour laquelle dans ce domaine il y a beaucoup d'a priori, animés par de bons sentiments, voire par une grande générosité, qui conduisent à des jugements faussés par manque de compétence technique. Les autorités morales, comme on dit, nous montrent le chemin de la nécessaire modestie, puisque par exemple le pape Benoît XVI, pour écrire sa dernière encyclique sociale, a lui-même expliqué qu'elle était parue avec retard car il avait voulu comprendre les mécanismes économiques avant de porter un jugement éthique sur eux. Pour porter un jugement éthique sur l'économie, il faut faire l'effort de comprendre les mécanismes économiques. par le professeur  Jean-Yves Naudet Directeur du centre de recherches en éthique économique