L’éthique professionnelle : replacer l’homme au cœur de l'entreprise ?

« Je me risquerais même à dire que l’esprit de Munich domine le XXème siècle. Un monde civilisé et timide n’a rien trouvé d’autre à opposer à la renaissance brutale et à visage découvert de la barbarie que des concessions. L’esprit de Munich est une maladie de la volonté chez les peuples nantis. Un état d’âme permanent chez ceux qui se sont abandonnés à la poursuite de la prospérité à tout prix, ceux pour qui le bien-être matériel est devenu le but principal de leur vie sur terre. »

  1. Soljenitsyne, Discours de Stockholm, 1972.

Propos liminaire.

Il est indispensable, pour qui veut songer à la notion d’éthique, de la replacer dans un contexte intellectuel impérativement, intrinsèquement, lié aux particularités humaines : le choix. Or, la dimension intérieure du choix ne peut être séparée de son besoin fondamental, de sa condition première, à savoir la liberté. Et aux écoles philosophiques, sociologiques voire psychanalytiques, de se recouper, de se diviser, voire s’affronter. Aux premiers penseurs, les présocratiques, de placer en général la liberté comme condition première de la vie humaine ; à cela près qu’ils nuancent cette approche d’un concept concurrent, peu présent dans nos sociétés modernes, la volonté des dieux. L’homme est donc libre, car les dieux le veulent ; il est aussi libre que possible, sauf si ses projets personnels, ses aspirations, viennent se porter à l’encontre de la volonté divine. Alors frappé d’animadversion par la, voire les, divinités, le mortel se voit condamné à obéir, ou simplement souffrir un destin cruel. Songeons, par exemple, au mythe d’Œdipe ; le personnage est libre, mais son destin vient s’imposer à lui. Il sauve la ville de la peste mais épouse sa mère, après avoir tué son père. Sa liberté est donc grevée par le dessein divin. Il en sera de même pour l’entrepreneur moderne : obéir aux lois du marché, voire à ses mauvaises habitudes, ou choisir la voie éthique et, peut être, froisser quelques grands dirigeants. A partir de Socrate, l’homme retrouve sa juste place : il est libre car les dieux l’ont voulu. C’est, par exemple, une des thèses reprises par les penseurs catholiques, au travers de l’idée de libre arbitre. Puis la machine intellectuelle semble attirer sur elle des regards croisés, souvent contradictoires. L’Ecole cynique va repousser la liberté, expliquant que nos choix sont largement influencés par la société, conditionnés par elle ; des siècles plus tard, les descendants mal informés de ces philosophes, se voulant révolutionnaires, deviendront anarchistes. A Platon, en général, les modernes pensent emprunter les approches socialisantes ; une erreur largement répandue hélas, et ô combien éloignée des idées de ce maître consacré par des générations et des générations d’intellectuels. Voir Platon comme condamnant la propriété revient à rapprocher la pensée de Marx des écoles anarcholibérales ; mais au-delà de ce paradoxe, l’éthique vient s’affirmer. Dans l’œuvre platonicienne, la propriété est sacrée, une sorte de transmission d’un devoir divin de prendre soin des choses sans vie (toute la création est alors séparée en deux grandes parties : ce qui est vivant, ce qui n’est pas vivant) aux mortels. Récipiendaires des droits sacrés, le propriétaire ne doit ni en jouir trop –l’abus des biens faisant, pour le penseur, perdre la raison à l’homme en oubliant l’origine de ses propriétés, voire même du droit de propriété en lui-même - ni le laisser se dégrader –la propriété étant, en quelque sorte, un transfert de pouvoirs entre les dieux et les hommes, un pacte tacite, celui qui laisse périr l’œuvre de la divinité commet ce que les modernes, et surtout les théologiens du livre (juifs, chrétiens, musulmans) appelleront un blasphème-. Il y a donc, chez Platon, et fort peu de spécialistes le soulignent, une éthique de la possession, une éthique de l’usage, et donc aussi, de l’économique (dont nous traiterons au paragraphe suivant). A Aristote, une approche plus moderne, et moins sacrée, de la propriété et du bon usage des biens ; qu’il faille les faire fructifier, c’est indéniable, mais non pas tant pour plaire aux dieux qu’aux mortels qui en profiteront. Ensuite, deux grandes approches : les penseurs favorables aux biens, celles et ceux qui défendront la propriété comme un droit naturel, et ceux qui verront en elle un mal dont il convient de purger la société. De ce rappel des sources intellectuelles de notre regard sur la chose possédée dépendait la juste compréhension de notre propos futur. D’où ce rappel, relativement détaillé, mais qui donne une vue d’ensemble des courants alimentant l’éthique et fondant, de fait, l’éthique du professionnel moderne.

Considérations sur le contexte.

L’éthique professionnelle est à la mode, de plus en plus présente dans les média ; elle tend même à s’installer, durablement, dans les programmes de formation des décideurs de demain. L’Université, et les grandes écoles, publiques et privées, ont bien compris qu’elle sera un des piliers fondateurs d’un système économique recentré autour de son élément de base : l’humain. L’enrichissement n’y est pas condamné, au contraire, et l’entreprenariat individuel se voit encouragé ; l’entrepreneur, le professionnel libéral, est l’acteur responsable d’un demain en train de s’écrire. Peu importe son domaine de compétence, la société vient –trop tardivement malgré tout-, le consacrer comme créateur de richesses et donc, aussi, de travail, de services, et de toutes ces productions indispensables à la structure française et européenne, voire mondiale. Cette vision, pourtant, n’est pas nouvelle mais la longue course de l’histoire a trop été marquée par des penseurs souhaitant culpabiliser le propriétaire ou le patron. Voici les professionnels stigmatisés, accusés d’exploitation, alors même qu’ils sont à la source de création de richesses pour tous, la force vive de la société. Nous reconnaissons-là la fibre marxiste et toutes les mauvaises habitudes intellectuelles instillées auprès des populations. Pourtant, le premier philosophe à avoir pensé l’économie, Aristote (in l’économique), et aussi chez Xénophon (in l’économique), ne la voyait pas comme l’exploitation de l’homme par l’homme, bien au contraire. Aux grecs nous n’avons pas assez emprunté l’idéal harmonique déjà présent dans la pensée de Platon (lequel s’est inspiré du détachement d’avec les biens matériels transmis par son maître, Socrate), à savoir la philia. Derrière ce terme se dissimule ce que nous appelons tous de nos vœux en souhaitant réfléchir, et répandre, au travers de la notion d’éthique. Pour les peuples helléniques, la philia est une collaboration, une amitié durable et profitable entre deux ou plusieurs personnes. Elle est ce que les économistes modernes pourront appeler l’enrichissement réciproque. En substance, cette forme d’échange vertueux est une prise en compte, par les acteurs, les professionnels, de leurs intérêts propres dans une démarche de coopération visant à un enrichissement réciproque. De ce cercle vertueux d’échanges, de partage, et de respect, naîtront diverses approches de la philosophie du droit et de l’Etat, mais il n’est pas ici lieu où en traiter.

Fondements antiques de l’éthique moderne.

L’éthique du professionnel moderne ne peut évidement pas être calquée, sans adaptation, sur le modèle grec du développement du domos antique (la maison, au sens du lieu d’habitation et des terres agricoles, forêts, pâtures et vignes) mais peut s’en inspirer. En effet, quoi de plus important que la réputation du professionnel ? L’intérêt pour lui d’être vu comme une personne droite et juste, efficace et loyale, est indiscutable : d’une part il sera plus facilement sollicité dans ses domaines de compétence par ses clients et partenaires d’affaires. Son entreprise verra, sur elle, rejaillir cette bonne image et en tirera un avantage croissant au fur et à mesure que les autres professionnels sentiront cette plus-value humaine apportée par des choix conformes à l’éthique. Car l’homme de valeurs, le professionnel responsable, est en tout points comparable au modèle de l’honnête homme ayant marqué le siècle de Molière. Cette personne n’est pas qu’un professionnel ; c’est un être complet, à la démarche engagée, aux valeurs affirmées comme faisant intimement partie de sa personne et de ses décisions futures, sachant allier son intérêt personnel, celui de son entreprise, sans nuire aux autres. Et d’aller plus loin en ajoutant qu’à son enrichissement personnel il associe, dans sa démarche, ses partenaires, ses collaborateurs et ses employés. La voie de l’éthique marque donc le début d’une ère de prospérité durable et partagée, quelques pionniers ayant déjà fait le choix –avec les risques qu’un changement d’habitudes représente-, de s’y engager et donnant, par la suite, un exemple aux autres professionnels.

Ethique professionnelle et management salarial.

Pourtant, il ne faut pas voir l’éthique comme une forme évoluée de label à finalité commerciale. En effet, l’éthique de l’entreprise n’existe pas ; il n’y a pas d’éthique sans choix personnel, l’éthique est donc tout entière liée à la personne humaine. A ce titre, en l’espèce, c’est au professionnel, et non à la structure dans laquelle il évolue –l’entreprise, le cabinet-, qu’elle s’adresse ; c’est lui, et lui seul, qui peut accomplir des choix éthiques, responsables, et en faire profiter son entourage. Il convient donc de préférer au terme éthique de l’entreprise celui, plus juste, d’éthique en entreprise. Et de retrouver, au cœur de toute la machine économique, sans discrimination de niveau, son élément le plus essentiel : l’homme. Le chef d’entreprise, ou le professionnel libéral, devraient donc avoir à cœur de former celles et ceux qui composent la structure qu’il dirige, qu’ils soient collaborateurs ou employés. C’est à lui que revient la charge de faire connaître l’éthique professionnelle, de la faire découvrir et de la transmettre. A la fois décideur et modèle, inspirateur et dirigeant, sa responsabilité est augmentée ; pourtant, et le management moderne abonde dans cette voie, des collaborateurs et des employés soudés autour de valeurs fortes et partagées, qui se reconnaissent au travers du chef d’entreprise, de ses décisions et des orientations qu’il donne à son entreprise, seront plus heureux et donc, aussi, plus productifs. Ils auront aussi tendance, et dans un contexte économique souvent difficile ce n’est pas une donnée négligeable, plus impliqués dans la vie de cette entreprise qui, peu à peu, par le partage et l’adhésion au projet commun, va devenir la leur. Au-delà de l’intérêt non négligeable pour le manager, l’attachement des salariés, employés et collaborateurs voire associés, permet à l’entreprise d’espérer conserver une stabilité de ses effectifs et, notamment, d’éviter la fuite des cadres et des décideurs, mais aussi du personnel innovant (recherche et prospection) dans d’autres structures, concurrentes. L’entreprise devient alors une grande famille, soudée autour d’un certain idéal et où chaque personne se sent valorisée dans son travail et ses efforts. Le groupe ainsi formé, dirigé par l’entrepreneur ou le professionnel libéral, est stable et durable, capable de par sa nature même de traverser, sans se diviser, des périodes de crise et d’instabilité économique.

La personne humaine comme valeur fondamentale.

Mais renforcer, en interne, la dimension humaine permet aussi de réduire, voire de supprimer, un mal qui gangrène les entreprises d’aujourd’hui, et ce sans que la taille de ces dernières n’y change rien : le mal être des salariés au travail. L’application de l’éthique du professionnel, qui le poussera à s’intéresser, par exemple, aux attentes de ses collaborateurs, à leurs volontés de progression de carrière, d’adaptation d’horaires en fonction d’envies extérieures, tendra à diminuer, voire à stopper, cette dégradation morale du capital humain. Car, comme le disait l’économiste et philosophe Jean Bodin : « il n’ait de richesses que d’hommes ». Il est à souhaiter, qu’avec l’extension de l’éthique professionnelle, les années à venir ne soient plus marquées par la dépression ou, pis encore, le suicide de salariés. Nombre d’entreprises, d’ailleurs, conscientes de leur responsabilité vis-à-vis de leurs employés, ont mis en place des partenariats avec d’autres professionnels afin d’améliorer les conditions de vie au travail. Et de souligner à quel point l’entreprise, dans ce cas précis, instille dans les sciences sociales un dynamisme qui leur manque souvent, et une adaptation immédiate à la société. Ainsi, on ne parle plus de travail, au sens large, mais de conditions de vie au travail. Le salarié n’est donc plus un employé au sens premier du terme mais un acteur actif, à dimension humaine, de l’entreprise. Tous les entrepreneurs s’entendent sur le fait que cette gangrène du monde du travail doit disparaître ; vers qui espérer des mesures à dimension humaine si ce n’est du professionnel responsable et à la démarche volontairement engagée, aux choix fondamentalement engagés dans un respect mutuel et profond de ses collaborateurs, partenaires, et employés ? C’est là aussi une chance formidable de replacer l’entreprise au cœur de la cité des hommes, de redonner aux travailleurs le goût de l’effort, du dépassement et de l’excellence. De rendre, aussi, justice à tous ces entrepreneurs, personnes exerçant en professions libérales, tous professionnels responsables, de toutes spécialités, stigmatisés et présumés coupables de toutes les crises et de toutes les dérives. Par l’éthique professionnelle, celles et ceux qui s’y engageront retrouveront leur juste place de dirigeants responsables, d’acteurs et de décideurs économiques de premier plan, à la fois producteurs de richesses, créateurs d’emplois et peintres d’un avenir qui chante.

Par Nicolas Madelénat di Florio, Philosophe, Chercheur-associé au Centre de Recherches en Ethique Economique, Faculté de Droit et de Science Politique, Aix-en-Provence ; Analyste pour Audace Institut Afrique.