Aux sources du mal ivoirien

Il était une fois un peuple fier et conservateur, dont la noblesse avait mis un point d’honneur à tromper la vigilance du colon en envoyant dans son armée et dans ses écoles, en priorité, les enfants de ses subalternes et de ses esclaves ; une duplicité qui a vite fait de la rattraper quand cette « élite » est revenue de la Métropole avec les outils et les moyens de dominer l’ordre ancien. Politique, économie et administration, armée, douanes, écoles et hôpitaux, cette « élite » était partout, contrôlait et s’accaparait tout. Jalouse de son statut et de ses privilèges, et dans la continuité de cette tradition conservatrice à l’africaine, elle se gardait de les partager avec le reste de la société, engendrant ainsi un sentiment d’admiration d’abord, ensuite d’envie, puis de frustration et de vengeance.

Du gain facile à la fin du modèle

À tel point que, des décennies durant, les uns et les autres ont joué leur destin, en choisissant des emplois prometteurs, non pas de carrière satisfaisante, mais de gain facile. Tant et si bien qu’il n’est plus nécessaire de nos jours d’être haut fonctionnaire ou politicien pour s’offrir ce qu’un honnête salaire ne peut offrir. Tout le monde est désormais logé à la même enseigne: ministre, professeur, médecin, douanier, commerçant, pasteur, prophète et marabout. Si le premier tire largement profit de la mauvaise gestion des deniers publics, le professeur s’absente volontiers des amphithéâtres pour faire le tour des établissements privés d’enseignement supérieur où il est mieux payé qu’à l’université, alors que le médecin peut en toute tranquillité équiper sa clinique privée avec le matériel et les médicaments du centre hospitalier universitaire d’où il est lui aussi souvent absent, le douanier peut s’acheter des terrains et bâtir des immeubles dans la capitale, pendant que le commerçant fait fructifier ses affaires sans jamais s’acquitter d’impôt, et que le pasteur, le prophète ou le marabout les mène tous comme des brebis aux alpages. « Qui est fou? » disait-on au pays d’Houphouët-Boigny.

Et voilà qu’à force de mal gouvernance, cette « élite » s’est fait rattraper à son tour par la mévente des matières premières agricoles (café, cacao, hévéas, palmier à huile, coton, l’anacarde, etc.) et la mauvaise gestion des ressources naturelles (gaz, pétrole, or, diamant, manganèse, bauxite, etc.), invitant le Fonds monétaire international à lui imposer des programmes de réajustement structurel qui achevèrent de détruire son économie et ce qui restait des premiers services sociaux de base, tels que l’école et les hôpitaux, généralisant ainsi la pauvreté et la corruption qui étaient déjà endémiques.

Un suicide collectif

Désormais sans valeurs, sans modèles, sans objectif et sans ambition, sans scrupule et sans vergogne, gouvernants et petit peuple, résolument installés dans l’aliénation et l’irrésolution, s’adonnent à cœur joie au délitement d’une société descendue dans le désordre social et le chaos (Durkheim dans « Le suicide », 1897). Le suicide collectif est à nos portes et il s’appelle «microbes et coupeurs de route» au sens figuré et au sens propre du terme : «microbes et coupeurs de route» au sommet de l’Etat, «microbes et coupeurs de route» dans l’administration et la justice, «microbes et coupeurs de route» dans la police, la douane et l’armée, «microbes et coupeurs de route» dans les quartiers, dans le transport, l’immobilier et le négoce, «microbes et coupeurs de route» dans les écoles et les universités, «microbes et coupeurs de route» dans les hôpitaux, «microbes et coupeurs de route» dans les églises et les mosquées.

Entre temps, tous ceux qui en ont les moyens préfèrent partir se soigner en Métropole, même pour un petit rhume ; et pour cause… le pays n’a plus d’hôpitaux dignes de ce nom. Tous ceux qui en ont les moyens préfèrent envoyer leurs enfants dans des établissements privés à l’étranger, alors même qu’ils refusent une augmentation des frais d’inscription à l’université nationale. Il y a de quoi ! Les cours de récréation des écoles et les campus des universités sont devenus de véritables champs de bataille entre les forces de l’ordre et les étudiants d’une part, et entre les étudiants eux-mêmes d’autre part, divisés qu’ils sont en factions politiques à court d’argument.

Les experts en changements constitutionnels et en technologie électorale sont passés par là, et ont recruté des loubards à tour de bras pour casser ce qu’il restait de l’inexistante école. Pas assez d’installations physiques, pas d’équipements, pas d’outils de travail, pas assez de cours pour boucler l’année scolaire ou universitaire ? Pourquoi cela devrait-il préoccuper les autorités ou les parents ? Ne sommes-nous pas revenus au nihilisme ? À quoi pourraient bien servir des diplômes universitaires de nos jours, quand des demis-lettrés font fortune en prenant des armes et en commettant des crimes odieux pour devenir ensuite officiers dans l’armée ou diplomates en trois ou six mois de formation ? Pourquoi tant d’années sur les bancs de l’école pour un salaire de la fonction publique qui suffit à peine à payer un loyer ? Demain étant un autre jour, ne reste-t-il pas l’espoir de franchir ou de finir au fond de la Méditerranée ?

Le pillage a la vie belle

Pendant ce temps, la Métropole continue de piller les ressources naturelles ici et là, et se frotte les mains. Dans tous les cas, ce n’est pas à elle de dénoncer la mal gouvernance et la corruption, parce qu’elle ne se mêle point des affaires intérieures de ces pays sans avenir, tant qu’elle peut se contenter de son droit de nommer qui les dirige. Et puis, qui a dit que cette instabilité et cette fragilité n’étaient pas bonnes pour les affaires ? Ce sont là précisément les ingrédients nécessaires pour vendre des armes à Pierre et à Paul et contrôler les secteurs porteurs de l’économie : exploitations minières, grands travaux, ports, café, cacao et industries de première transformation. Le cadre économique et les mécanismes nécessaires, la monnaie y compris, avaient été mis en place depuis que ceux-ci réclamaient la liberté du joug colonial. Le colon s’en est allé et a laissé aux commandes les enfants de ces subalternes et de ces esclaves, une « élite » de « microbes » et de « coupeurs de route » qui leur ouvrent bien grand le boulevard à l’usufruit. Ce peuple fier et conservateur n’existe plus, l’ordre ancien a fait place à l’irresponsabilité, au désordre et au chaos. La frustration et le désir de vengeance sont à nouveau dans l’air et, comme l’harmattan, ils soufflent du désert sahélien.

Ils avaient promis l’Indépendance, le peuple l’attend toujours; mais le mérite-t-il ? Ils promettent désormais l’Emergence; quel autre oxymore, pour une société qui a d’abord et surtout besoin d’être enfermée dans un camp d’entraînement et de désintoxication.

Paulin G. Djité, Ph.D., NAATI III, AIIC, Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques. Titre original de l’article : Sociologie politique d’une anomie – Article initialement publié par Afrique Education.

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