L’intelligence économique : l’information aux fins de décisions et d’action

Jean-Michel Lavoizard est Directeur Général et co-fondateur d'ARIS intelligence économique. Il est membre du Conseil d'orientation stratégique d’Audace Institut Afrique (AIA). C’est au cours du dernier séminaire “Afrique & liberté” organisé par AIA à Abidjan qu’il a accordé l’entretien ci-après à l’IA. Il explique la notion d’intelligence économique en indiquant ce que cette discipline peut apporter dans le développement des entreprises.

Que recouvre la notion d’intelligence économique?


“Je développe depuis trois ans un cabinet d’intelligence économique & stratégique qui se développe à l’échelle du continent depuis ses bases actuelles d’Abidjan et de Lagos. L’intelligence économique est à la fois une culture du partage et de la maîtrise de l’information, un état d’esprit entrepreurial et lucide, une nécessité économique dans un environnement concurrentiel dominé par l’offre. Cela passe par une organisation intelligente, c’est à dire apprenante, dotée d’une ressource humaine diversifiée, de méthodes créatives et d’outils performants. C’est une organisation qui se développe, s’adapte et se trans-forme au contact des réalités, des opportunités et des risques afférents. Pour cela, elle doit optimiser l’usage de ses ressources internes, connaissances, compétences, choix organisationnels, faire circuler l’information de la façon la plus efficace et fructueuse possible. C’est aussi une organisation qui maîtrise son environnement extérieur. L’environnement extérieur, c’est sa chaîne de valeur mais c’est aussi le marché sur lequel cette organisation se positionne, qui comprend la concurrence et l’environnement réglementaire. La maîtrise de l’information est donc tout l’enjeu de l’intelligence économique. A notre époque mondialisée et globalisée, l’interdépendance entre les économies des organisations, fait que personne ne peut vivre de façon isolée. Chacun subit des influences, subit des menaces notamment de captation économique, qui représentent également des opportunités. Aussi, qui dit mondialisation globalisation, de multiplier, amplifier, parle de moyens de communication et d’information, fait que la décision d’une opportunité à un moment ou la concurrence est exacerbée se confond à une grande difficulté et à de grands enjeux. D’un coté, il y a  foisonnement d’un volume gigantesque d’informations accessibles par différents moyens, notamment et de plus en plus au travers de la sphère électronique. D’un autre côté, il y a une véritable difficulté à discriminer cette information, à la trier, à en vérifier la fiabilité en à en évaluer la valeur pour en retirer du sens utile à une prise de décision éclairée et responsable. Il ne suffit pas d’avoir l’information, encore faut-il avoir la bonne information. Et la concurrence exacerbée fait que, à une époque où on est passé d’une économie de la demande à celle de l’offre, il est nécessaire de se différencier. Pour se développer, il faut saisir les bonnes opportunités, au plus tôt et dans des délais raccourcis. Autrement dit, le processus de décision s’exerce dans des délais toujours plus courts face à de nombreux facteurs d’incertitudes, le plus rapidement possible et face à des enjeux qui n’autorisent pas le droit à l’erreur. Ainsi, la question n’est pas de savoir si on est “pour ou contre” l’intelligence économique, c’est désormais une nécessité pour survivre faute de quoi les concurrents saisissent les opportunités avant vous, ou vous prenez les mauvaises décisions qui peuvent conduire à la mort économique de votre organisation, de même qu’il pourrait s’agir de la perte de souveraineté et d’indépendance d’un pays qui prendrait les mauvaises décisions. Avant tout, il s’agit d’un processus de recueil et d’analyse de l’information qui vise à éclairer les décideurs  pour les aider à “prendre la bonne décision au bon moment”. La question du comment, c’est celle des méthodes et des outils. Par rapport au contexte de mondialisation, il ne suffit plus d’être bon sur son marché et d’être un bon entrepreneur, ou un bon capitaine d’industrie; encore faut il savoir organiser cet effort de recueil et d’analyse. Cela se fait au travers d’un dispositif interne d’intelligence économique à organiser. Une ou des personnes doivent incarner cette fonction, rattachée au niveau du décideur et organisée autour du recueil et de la satisfaction des besoins exprimés par les différentes divisions, départements et directions d’une entreprise de la façon la plus fluide et opérationnelle possible. Pour cela, on doit mobiliser des moyens humains et techniques y compris logiciels,  permettant, par exemple, de cartographier des situations, des marchés. Quels que soient les outils, un important travail d’analyse humaine est nécessaire et irremplaçable.

C’est donc une notion pluridisciplinaire?

Absolument. l’intelligence économique nécessite une approche globale de la vie de l’entreprise, d’un pays ou d’un marché, pour aboutir à des décisions et à des solutions qui locales et pratiques. On n’en reste pas au stade de la réflexion. L’intelligence, dans son acception anglophone orientée business, c’est “l’information aux fins de décisions et d’action” qui va au-delà d’un indice de performance intellectuelle, nécessaire mais pas suffisant. C’est avant tout une dynamique de recueil et d’analyse aux fins de décision et d’action. La finalité, c’est d’aider le décideur à prendre des décisions en connaissance de cause, de l’aider à exercer sa responsabilité et à prendre finalement des décisions responsables qui reposent sur des choix éclairés et rationnels. C’est établir à “l’instant T” la réalité sur un marché, sur un partenaire, sur une région ou un pays.

Vous exercez depuis trois ans à Abidjan. Les opérateurs économiques sont ils partants?

Oui, en fait on évolue sur un terrain quasiment vierge. L’intelligence économique telle qu’elle a été conceptualisée, formalisée et pratiquée depuis la fin de la deuxième guerre mondiale aux Etats Unis, porte les noms de business & competitive intelligence, de market intelligence, où l’on retrouve la notion de pluridisciplinarité. Qu’il s’agisse de détecter des opportunités ou de les valider - car toute opportunité implique des risques de fraude, d’atteinte à l’image à la réputation, de non conformité aux normes et standards modernes, de non performance, de mauvaise transaction, d’insécurité juridique et physique, etc. il s’agit autant que possible d’anticiper et de prévenir ou de réduire les risques afférents à des opportunités qu’il s’agit de saisir et de remporter avec un avantage compétitif. L’intelligence économique permet également d’alimenter  des stratégies de défense quand une vulnérabilité devient un risque, quand le risque devient une menace, et que la menace se transforme en réalité, comme la fraude, l’atteinte à la propriété intellectuelle et industrielle, la contrefaçon et la contrebande, le commerce illicite et la concurrence déloyale. C’est le corollaire du développement propre aux marchés émergents, en Afrique et en Côte d’Ivoire comme en occident et en Asie, qui a pour effet d’exacerber ou de susciter de nouvelles formes de menaces et de criminalité économique et financière. Or, il n'y a pas de fatalité. Il s’agit d’être lucide et bien informé et, justement par l’intelligence économique, se donner les moyens de s’éclairer.

Les faillites que le monde connait n’étaient elles pas prévisibles?


Pour prendre l’Europe comme exemple significatif, la plupart des pays européens qui ont bénéficié de la manne européenne, dont la France, se sont comportés comme des rentiers pendant des décennies, en consommant davantage de valeurs et de richesses qu’ils n’en ont produites, les amenant à une situation de faillite lorsque les contraintes et les réalités de l’économie réelle se sont rappelées aux marchés.

L’émergence de la Cote d’Ivoire peut elle être atteinte d’ici à 2020?

Une économie devient émergente lorsqu’elle se passe de la perfusion de l’aide internationale et des annulations de dettes pour créer par elle-même la valeur dont elle a besoin pour équilibrer ses comptes; autrement dit, quand les investisseurs privés ont remplacé les bailleurs de fonds pour assurer durablement un taux de croissance positif et substantiel. La Côte d’Ivoire d’aujourd’hui en est loin. La démarche d’intelligence économique peut y aider et certains ministères et administrations semblent vouloir s’équiper d’un dispositif d’intelligence économique pour améliorer leurs performances, notamment au travers de cellules de veille économique et sociétale, qui reposent sur des cellules humaines et des outils logiciels, ainsi que sur des bases de données et des représentations cartographiques. La compagnie ARIS que je développe a une approche résolument opérationnelle : il s’agit de recueillir sur le terrain et à la source de l’information fiable et actualisée, ce que n’offrent pas les informations ouvertes et déclarées. La deuxième “couche de valeur” consiste à analyser de façon approfondie ces informations en les replaçant dans leur contexte. La troisième étape consiste à formuler des recommandations pour une prise de décision utile à des stratégies de promotion d’intérêt ou de développement sur la base de conclusions argumentées. Ceci dit, ces conseils ne se substituent pas à la responsabilité et au pouvoir-devoir de décision des responsables d’une entreprise. Il s’agit d’aider le décideur à exercer sa responsabilité, sa liberté sur la base de choix éclairés.


Une interview réalisée par Sylvain Debailly pour le quotidien ivoirien l’Intelligent d’Abidjan. (parution le 2 octobre 2013)

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