Pourquoi un tel rejet des lois en Afrique ?

Les adultes, comme les enfants, ont des problèmes avec la loi en Afrique. Mais lorsque les adultes, en même temps que les enfants, ont du mal à bien comprendre « l’esprit de la loi », la société coure alors un grand péril. Et pour cause…

Des contestations désordonnées

C’est avec stupéfaction que l’on assiste à certains événements qui depuis plusieurs années, voire depuis toujours, secouent régulièrement nos sociétés en quête de développement. Si l’on prend l’exemple de la Côte d’Ivoire, des individus, des communautés, des groupes sociaux, etc. n’hésitent pas à se dresser corps et  âme contre la loi et l’autorité sous toutes ses formes. Ainsi, des soldats, des miliciens, des mercenaires, des inconnus, des démobilisés, des réinsérés…peuvent tirer partout et paralyser le pays pour réclamer des primes, de guerre civile ! Un corps d’armée en attaque un autre pour des raisons souvent futiles[1]. Des commissariats de police, des brigades de gendarmerie, des postes de douane, des postes des eaux et forêts, etc. sont constamment pris pour cible par les populations, soit pour faire libérer un des leurs, soit pour des frustrations diverses. Des élus du peuple, des représentants de partis politiques ou de groupes divers s’autosaisissent de n’importe quel conflit impliquant l’un des leurs et se rendent dans les tribunaux pour empêcher une décision. Des dirigeants révisent de manière infondée et intempestive la constitution de leur pays pour se conserver au pouvoir… Tout cela se résume en un mot : la vendetta. En tout cas, l’on assiste dans nos pays à la prévalence des intérêts privés sur l’intérêt général[2].

Où est l’autorité ?

Désormais, le pouvoir, pourrait-on dire, est dans la rue ! L’interprétation et l’application de la loi ne semblent plus relever de l’autorité judiciaire seule. Tout le monde s’en mêle. Pourquoi ? Parce que l’autorité même de l’État est faible, voire inexistante ? Parce que la magistrature est trop compromise pour être impartiale ? Parce que les citoyens ne parlent plus le langage de l’unité, mais celui de la haine orchestrée par les politiciens ? Parce que les politiciens, individuellement ou collectivement, développent leur leadership en se fondant sur les divisions ethnique, religieuse, régionale plus faciles à instrumentaliser ? Parce que la crise, ou plutôt la guerre postélectorale a accentué certaines fractures sociales ? Parce que tout est politisé ?

La loi du désordre

La Côte d’Ivoire semble représenter un échantillon assez représentatif de l’énorme CONFUSION qui règne dans les Etats africains, confusion qui laisse néanmoins apparaître une chose essentielle (commune dans tous les Etats africains) : le déphasage entre la Loi et l’Esprit qui l’accompagne originairement. En effet, les philosophes des « Lumières » au XVIIIe siècle ont bien souligné le fait que l’Etat, dans son fondement métaphysique, est une idée[3]. De même, la loi, ce n’est pas simplement un ensemble de règles, c’est-à-dire des articles, des alinéas, etc., mais la PROJECTION, hors de soi, de l’esprit humain qui vise à instituer des relations humaines fondées sur certaines valeurs. Dans cette perspective, l’esprit du « citoyen »- et non plus du « sujet » comme dans les monarchies, prescrit ou se donne librement et de manière consensuelle la loi. La loi ne nous est donc pas imposée de l’extérieur par une volonté qui agirait contre la nôtre, mais elle est l’expression de notre propre vouloir. S’opposer à la loi, ne signifie donc pas toujours en ignorer les règles, les articles, etc., mais en ignorer l’esprit même qui l’a engendrée. Ainsi, l’autorité (celui qui détient un pouvoir administratif légal ou qui détient légalement une arme), au mépris de l’esprit de la loi, abuse parfois de la loi  elle-même et du pouvoir qu’elle leur accorde temporairement[4].

Quand des individus ou des groupes ne comprennent pas l’esprit de la loi, alors il ne faut pas s’étonner de voir un élu agir sous le couvert de la loi tout en étant, en même temps, en porte-à-faux vis-à-vis de son esprit ; que dans une même armée, une section en attaque une autre pour des questions domestiques ; qu’un groupe d’individus défie l’autorité pour défendre des intérêts subjectifs ; que les populations qui subissent des abus de toute sorte en viennent aussi à ne pas tenir compte de l’esprit qui sous-tend la loi. D’ailleurs, dans certains cas, les populations n’hésitent pas à se rendre justice[5].

Comment faire pour que la loi et l’esprit qui l’accompagne fonctionnent harmonieusement ? Parfaire l’éducation citoyenne ? Exiger la fermeté de l’État ?

Considérations finales

Et si nous commencions par laisser chacun faire son travail au lieu de nous mêler à tort et à travers des activités des magistrats, des policiers, des gendarmes, etc. La spontanéité avec laquelle certains interviennent souvent lorsque l’un de leur membre a des problèmes est semble-t-il l’une des causes de cette non concordance entre la loi et l’esprit de la loi. La spontanéité est un mauvais signe et un mauvais signal : elle indique clairement que notre subjectivité l’emporte sur l’esprit objectif qu’est la loi[6]. Cela fait dire à certains que nous Africains ne sommes pas encore prêts à vivre selon les principes fondamentaux des sociétés modernes. D’où le caractère informel de nos Etats, les réactions impulsives de certaines hautes autorités et les dérives de la population.

En tout cas, à l’analyse, la prévalence des intérêts privés sur l’intérêt collectif dans nos jeunes sociétés montre que les Etats africains sont de véritables bouilloires, des volcans au repos. Juste une étincelle et ça peut exploser partout à tout moment. Or, même si l’on ignore les bons principes qui doivent régir les sociétés modernes depuis le XVIIIe siècle, il faut toujours avoir au moins à l’esprit que le monde d’aujourd’hui est un monde d’interconnexion. Même ce que nous faisons en tant qu’individu affecte tout le monde. L’inter connectivité est une force. Mais elle peut, comme toutes les bonnes choses, comporter d’énormes risques. Alors chacun doit faire attention…

CHRISTOPHE Yahot, Professeur Titulaire, Université Alassane Ouattara, Bouaké



[1] Ce fut le cas à Bouaké, à Yamoussoukro, villes du centre de la Côte d'Ivoire.

[2] En témoignent les fortunes incommensurables amassées par de nombreux dirigeants africains durant l’exercice de leur pouvoir.

[3] L’Etat désigne une « communauté juridique », un ensemble d’individus soumis à une même législation et à une même autorité politique. Mais il est surtout le fruit d’un besoin pragmatique des hommes de mieux s’organiser pour vivre ensemble harmonieusement selon des droits et des devoirs déterminés par la volonté commune.

[4] Le quotidien « Soir Info », dans son édition du 31 janvier 2018, p. 14, rapporte qu’un policier, pour rendre hommage à un collègue tué récemment par des gangsters à San Pedro en Côte d’Ivoire a fait usage de son arme de dotation pour tirer en l’air, à trois heure du matin dans le quartier de Marcory, probablement après avoir consommé de l’alcool ! Le pire a été évité grâce à l’intervention de trois militaires présents dans les environs.

[5] Un présumé sorcier a été récemment enterré vivant à Dabou ; plusieurs autres ont été enterrés dans une fosse commune dans la région de Tabou.

[6] Le caractère « objectif » de la loi découle de son origine : la souveraineté et la volonté de l’ensemble.

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