Lybie : Indignation à degré variable

Il y a bien longtemps que CNN, TWITTER et autres réseaux sociaux conduisent le monde, au sens littéral. Le pouvoir des médias ne date pas d’hier, on le sait. Mais il est toujours impressionnant d’observer la puissance du 4è pouvoir. Son effet est toujours grandissant et ce n’est pas le président-twittant, Donald TRUMP, qui dira le contraire. Lui qui a lancé la « Twitter Diplomacy » pour affronter ses adversaires en temps réel. 

LE SPONTANÉISME : UN MAL DU SIÈCLE ?!

Une des conséquences de l’invasion ou expansion -c’est selon- des medias est le spontanéisme. Tout le monde a les cinq sens en éveil, et parfois même le 6è aussi. Et hop ! Il faut sortir manifester ou alors se manifester sur les réseaux sociaux, pour condamner ce qui est en train d’être condamné. Quand ? Maintenant même ! Et pourquoi ? Bah ! On vient de voir ci ou ça. Soyons honnête, il est toujours absurde de jeter le bébé avec l’eau du bain. On est plus captivé par les vidéos de YouTube, que par les livres et autres papiers ennuyeux, en blanc et noir en plus. Mais tout de même !

LYBIE, L’ACTUELLE INDIGNATION POUR UN VIEUX SCANDALE !

Ce qui se passait en Libye était notoirement connu. C’est vrai, ce n’est pas CNN qui l’avait dit ! C’est l’ONU, l’UE, l’OIM, qui disent tellement de choses... Mieux vaut tard que jamais. Puisqu’on n’avait pas lu, maintenant qu’on a vu, indignons-nous ! C’est notre droit en tant que citoyen. On savait par exemple que : « Des femmes et des filles yézidies ont expliqué à Human Rights Watch comment des membres de l’EI les avaient contraintes au mariage, vendues, parfois plusieurs fois, ou données en ‘’ cadeaux ’’ à des combattants de l’EI» (Rapport HRW 2016). On savait encore que : « De nombreux enfants migrants sont également victimes de la criminalité transnationale organisée et de diverses formes d’exploitation, notamment le trafic, la traite des personnes et les formes contemporaines d’esclavage » (Rapport, Conseil des Droits de l’Homme, ONU 2009).

Donc, que certaines personnes aient attendues le top départ de CNN pour courir s’indigner et en appeler à la CPI ! Que le sieur Mahamadou ISSOUFOU, le président nigérien, n’ait rien su avant… C’est un peu étrange. Ou alors, a-t-il le don de planifier ses indignations ? D’ailleurs, comme par hasard, le Niger a été condamné par la cour de justice de la CEDEAO en 2008 pour une affaire d’esclavage ! (CJCDEAO, Arrêt Dame Hadijatou c/ République du Niger). Je ne présume rien.

LE CONTINENT DES URGENCES

Est-il possible que l’agenda des États africains soit élaboré par CNN ? Par l’indignation du moment ? Voici un demi-siècle qu’on règle les mêmes problèmes qui poussent mieux que des champignons. Les dirigeants africains sont des experts urgentistes : réunion d’urgence, somment d’urgence, financement d’urgence…

On sait qu’en Afrique de l’Est aujourd’hui, 20 millions de personnes souffrent de la famine. Au Sud-Soudan, certains mangent des feuilles pour tromper la faim, en 2017. Mais on savait que si rien n’était fait : « les principales causes de l’insécurité alimentaire actuelle persisteront pendant un certain temps, car les ménages adopteront de plus en plus des stratégies d’adaptation et de survie à court terme qui peuvent détruire les moyens d’existence et compromettre les perspectives d’avenir, par exemple en vendant des actifs productifs comme le bétail.» (Rapport 2015 FAO).

Les Touaregs, qui connaissent bien la valeur de l’eau disent que, c’est pendant que le vieux sceau est encore là qu’il faut fabriquer un neuf. Aujourd’hui, on regarde la RDC sans rien dire, on attend l’urgence ! La Centrafrique n’a pas éteint ses braises. Pas grave ! Le Togo ? Il n’y a pas encore suffisamment de morts et un bon reportage pour s’indigner.

SOMMET UE-AFRIQUE À ABIDJAN

Juste une question aux dirigeants euro-africains qui se réuniront à Abidjan fin novembre. Combien de rapports faut-il pour exposer encore et encore les défis de l’Afrique que nous connaissons tous ?! Citons-les pêle-mêle : Planification, redevabilité, évaluation des politiques publiques, État de droits, respect des décisions de justice, alternance démocratique, accès aux soins de santé, couverture sociale, investissement dans l’éducation, politiques énergétiques réalistes, libéralisation effective et non capitalisme de copinage, politiques d’appui à la jeunesse, valorisation des traditions, lutte acharnée contre la corruption, etc. Et au passage, moins de folklore…de cérémonies soporifiques pour « célébrer des présidents ». Ce sont des questions de volontés politiques mais aussi de bonne volonté.

Alors de grâce, n’allez pas nous produire un joli rapport comme celui de l’ONU du 7 septembre 2017 pour dire que le Conseil de sécurité « a invité les États Membres à considérer que, quelles qu’en soient les formes, la traite d’êtres humains ( …) pouvaient provoquer des déplacements massifs de réfugiés et de migrants, et s’est déclaré conscient que les personnes déplacées par les conflits armés, y compris les réfugiés, pouvaient y être particulièrement exposées». Soulignons le mot conscient ! Et ensuite, que « Les États Membres, (…) ont reconnu que la traite d’êtres humains dans les zones de conflit constituait une menace pour la paix et la sécurité internationales et que, du fait de la contribution de cette activité criminelle au financement des activités de groupes terroristes (…) des sanctions ciblées devaient être prises contre les personnes et les groupes impliqués…». Le petit hic, c’est que ce magnifique rapport de 2017, dit strictement la même chose que la résolution 2331 du 20 décembre 2016 et… je vous épargne le reste. L’esclavage en Lybie ? On le savait !

INDIGNATION DURABLE

Il faut s’indigner de l’esclavage en Lybie ! Il faut surtout en tirer des leçons. Il faut apprendre aux enfants, aux jeunes, dans toutes les écoles, que le monde ne se porte pas mieux parce qu’on est rassasié. Que ceux qui ne mènent aucun combat sortent de leur lit douillet. À ceux qui pensent que chacun doit s’occuper de ses oignons, rappelons qu’ils se vendent à la bourse de Londres !

Que ceux qui mènent une lutte, culturelle, politique, de développement local, n’importe quel combat se rendent compte de la nécessité de continuer. Avec ordre et méthode, constance et détermination ; avec l’abnégation suffisante pour élargir le cercle de ceux qui s’indignent durablement. Sinon, l’indignation reste anecdotique si elle ne reste qu’une émotion, sans atteindre la raison, sans nous donner des raisons et la motivation pour mener un combat !

Il faut passer de l’émotion à la raison puis à l’action.

Désiré N’Dri, Analyste pour AIA. Novembre 2017

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