Afrique : oser se libérer des carcans de l’histoire !

J’AI PARCOURU AVEC STUPÉFACTION LE CAHIER D’HISTOIRE D’UN ÉLÈVE DE TERMINALE ! S’il n’était pas parmi les plus brillants de sa classe, je l’aurais soupçonné d’autisme volontaire! Mais, j’ai bien lu dans son cahier qu’avant la colonisation, les Africains vivaient en parfaite harmonie (?) dans une homogénéité culturelle, spirituelle… dans un jardin d’Eden profané par la colonisation. Cheick Anta Diop lui-même avait une réflexion moins idyllique et plus scientifique. Plus récemment, toujours selon ce cahier d’histoires, l’Occident a détérioré les prix des matières premières pour appauvrir l’Afrique. Je vous épargne l’entre-deux de ces histoires coupées-décalées.

 

J’AI ÉTÉ CHOQUÉ ! ÇA RIME À QUOI ? L’enseignant d’Histoire n’avait-il pas assez de temps pour expliquer aux enfants que certains africains ont vendu leurs « frères » pour des bouteilles d’eau de vie ?  N’avait-il pas de volume horaire suffisant ? Avait-il si peu de temps pour omettre d’expliquer qu’après la colonisation, l’histoire s’est poursuivie ? Que des générations de « pères fondateurs & co » ont pillé et fait piller nos pays, bradé le contenu des mers, des terres, des sols et sous-sols ? Que des putschistes de tout crin et de tout poil se sont emparés de l’appareil étatique ici et là ? Qu’il y a eu plus de 80 coups d’États en Afrique, notamment au Nigeria - qui n’a jamais été une colonie française ? Que dans leurs délires extatiques, certains opposants surpris d’arriver au pouvoir, ont malencontreusement confondu la caisse de l’État avec leur tirelire ? Que…

D’ACCORD ! IL EST DIFFICILE DE RÉSUMER L’HISTOIRE, et en toute rigueur, impossible. Mais, il y a un minimum de nuances et de précisions qu’il faut prendre le soin d’expliquer aux apprenants. Il faut clairement distinguer le factuel des commentaires personnels abscons. Hélas, on (ra)conte des histoires à nos enfants… à leurs cours d’Histoire ! Pour information, cet enseignant serait un assidu d’une chaine de télévision propagandiste d’un certain africanisme, dont il s’inspire souvent (soulignez l’euphémisme) dans ses enseignements.

MAIS QUEL EST SON AFRICANISME À LUI, ce prof illuminé d’histoires ? Car les multiples africanismes sont des différences de degré entre les deux pôles que sont l’africanisme émotiviste et l’africanisme rationaliste. Commémorer l’esclavage, réclamer la souveraineté sur les ressources naturelles, interroger la dépendance monétaire, prêcher la préférence nationale ou continentale, plaider pour une (re)valorisation culturelle, un retour aux sources, l’authenticité… autant de domaines dans lesquels les opinions convergent toujours vers l’un de ces deux pôles, qui révèlent la diversité des approches africanistes.

PLEURER SUR L’ESCLAVAGE ? C’EST BON, C’EST BIEN. LA TRAITE NÉGRIÈRE, LE COMMERCE TRIANGULAIRE… oui, il faut l’enseigner à nos enfants ; mais comment ? Avec toute la rigueur scientifique amassée au long des siècles pour aborder les questions historiques. Mais aussi et surtout, il faut en tirer des enseignements muris, des conclusions réfléchies, des leçons pratiques capables d’éclairer l’avenir. Joseph Ki-Zerbo et d’autres érudits l’ont dit de mille manières : le passé, l’histoire doit éclairer le présent et orienter vers le futur. Mais, non ! L’histoire ne peut, ne doit être embrigadée par des révisionnistes ou simples incompétents, victimes de leur crédulité ou de leurs fantasmes !

CES INFIRMIERS IMPROVISÉS QUI SE PROPOSENT DE REFAIRE LES PANSEMENTS DE L’HISTOIRE doivent être extirpés des rangs des enseignants sérieux qui se dévouent savamment –passionnément mais intelligemment– à leur métier.

Outre l’expurgation, il faut aussi interroger les programmes d’enseignements : qu’est-ce qu’on enseigne à nos enfants ? Ailleurs, toute réforme du système scolaire est critiquée et débattue, défendue ou désapprouvée par des personnalités de tout bord. Il y a des pays où l’on débat même sur le système solaire ou sur des évidences séculaires… Bref, ici il faut un débat public sur cette question, comme sur tant d’autres d’ailleurs. Un vrai débat permettrait aux jeunes d’élargir leur vision sur l’avenir du continent. Il est trop facile de rester enserré dans l’habit de la victime d’un passé sanglant. En plus, c’est une demi-vérité. Le proverbe dit que l’héritier du léopard hérite aussi de ses taches !

Il faut sortir du carcan historique, libérer les esprits. Il faut connaitre le (vrai) passé, il faut surtout se projeter ! Arroser le passé de chaudes larmes ne fera pas fleurir l’avenir.

La jeunesse africaine, présentée comme l’espoir du continent, a besoin de raisons tangibles d’espérer. L’avenir est à faire. Des challenges immenses attendent le continent. Et les jeunes, en première ligne, devront oser construire l’avenir sur leur terreau culturel et historique, aussi douloureux soit-il. Il faut arrêter de falsifier et d’édulcorer l’Histoire. Il faut s’ouvrir à demain. Nous sommes libres de le faire ! Mais comme disait Victor Hugo : « La Liberté commence où l’ignorance finit ».

Désiré N'Dri, analyste pour Audace Institut Afrique.

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