Sommets de l’UA : l’arrogance d’un vide extraordinaire

J’avais été mis en garde, sur le mal-fondé des critiques systématiques de type pavlovien, critiques infondées parce que frappées du sceau de l’immédiateté. J’ai dû prendre mon mal en patience, et attendre. Attendre de longues semaines pour jeter un regard froid sur le 24è sommet ordinaire de l’UA. Mais, l’honnêteté veut que je prévienne le lecteur. L’attente n’a fait que durcir mon regard.

Un ordre du jour… hélas trop ordinaire

Aqmi et Mujao au Mali. Boko Haram au Nigeria et au Cameroun. Guerres en Lybie et au Sud-soudan… Dois-je continuer ? La LRA et la FDLR qui sévissent dans le ventre de l’Afrique. Les milices de la Centrafrique. Les Shebabs de la Somalie… La liste des désastres est infinie, dans cette Afrique balafrée du nord au sud. Mais à l’UA, le rituel est toujours le même, les sommets sont ordinaires.

Les discours ordinaires des sommets

À Addis-Abeba ou ailleurs, les champions du beau verbe et des formules incantatoires, viennent siéger pour délivrer trois messages. À l’occident « Nous demandons…» ; aux peuples africains « Nous compatissons… » ; pour eux-mêmes « Nous devons…». Et c’est tout. Des illustrations ?

Contre Boko Haram

Les Etats du lac Tchad et le Benin avaient créé -sur le papier- une force de 3000 hommes. C’était fin 2014. Grâce aux éternelles querelles de leadership dont seul l’Afrique a le secret, cette force, lue dans les papiers, n’a jamais été vue. Le 29 janvier 2015, à son 24è sommet ordinaire, l’UA décide (souvenez-vous du Nous devons…) de créer une force de 7500 hommes. Ainsi, la FMM (Force Multinationale Mixte) enverrait ses troupes on ne sait où, combattre avec on ne sait quelles armes. Un continent de mystères. Il faut pourtant espérer, car la présidente de la commission s’était exprimée d’un verbe assuré. Pour dame Nkosazana Dlamini Zuma  « Ce qui a commencé comme un gang criminel localisé se propage désormais en Afrique de l’Ouest et centrale. Nous devons agir maintenant et collectivement contre cette menace…».

Contre l’Ebola

Après avoir exprimé sa compassion pour les 9000 morts de Guinée, Libéria et Sierra Léone ; l’UA a prévu un Centre africain de prévention et de contrôle des maladies. Il sera opérationnel, dit-on, à la mi-2015. Et le sieur Mustapha Sidiki Kaloko, commissaire de l’UA pour les Affaires sociales, s’est voulu rassurant : « Nous devrions être prêts pour la prochaine fois, nous ne serons pas pris au dépourvu».

Après Garissa

Plus récemment, face au terrible attentat du 02 avril 2015 au Kenya, le Conseil de Paix et de Sécurité de l’UA, s’est diligemment réuni le 09 avril, et a « réitéré l’entière solidarité de l’UA avec le peuple et le Gouvernement du Kenya, et a présenté ses sincères condoléances aux familles des victimes, tout en souhaitant un prompt rétablissement aux blessés ».

Une cours africaine pour sortir de la CPI

Déjà au sommet extraordinaire d’octobre 2013, l’un des « Nous demandons… » adressés à l’Occident, exigeait qu’aucune poursuite ne soit engagée contre un chef d’Etat en exercice. Puis, au 23è sommet ordinaire de juin 2014, le Protocole de Malabo jetait les bases d’une Cour Africaine de Justice, qui devrait se substituer à la CPI. À présent, le tout nouveau président de l’UA, un Robert Mugabe fraîchement élu et plein d’optimisme, prévoit le retrait des Etats africains de la CPI, dès le prochain sommet de juin 2015 en Afrique du sud. Quel regard ? Disons simplement qu’un tribunal n’est pas créé pour son seul effet dissuasif. Il droit aussi travailler à (r)établir la Justice ! Toutefois, l’effet dissuasif est un premier gage d’efficacité, surtout en matière pénale. Mais, cette cours africaine en vue, entre nous, qui effraie-t-elle ?

La rhétorique du colonialisme

Le Sahara Occidental ! Inclinons nous avec respect sur les morts et les luttes pour l’autodétermination. Mais que cela soit la « principale préoccupation » du président de l’UA… Quand le Sahara Occidental aura rejoint la file des États indépendants derrière le Sud Soudan. Allons-nous laisser ces Africains mourir de faim comme les Somaliens ? De maladie comme les Libériens ? S’embourber dans la guerre comme les Centrafricains ?

Bilan ? Des sommets vraiment ordinaires

Riches… En promesses et conférences de presse, en initiatives et perspectives, en remerciements, en applaudissements et surtout en discours. C’était si beau, le mot de Mme Zuma. La main sur le cœur, elle avait parlé comme une mère et les larmes inondaient les regards des caméras : « Nous devons agir. Boko Haram est une menace pour toute l'Afrique et pas seulement pour le Nigeria. En tant que mère, je ne peux pas rester les bras croisés quand je vois des jeunes filles se faire kidnapper … ». Elle le disait 9 mois après l’enlèvement, quel instinct maternel ! C’était le 31 janvier 2015. Et c’était un sommet ordinaire de l’UA.

Autre chose, connaissez-vous le thème oublié de ce 24è sommet ? Je vous le donne : « Année de l’autonomisation des femmes et du développement de l’Afrique pour la concrétisation de l’Agenda 2063 ». Ce fameux Agenda 2063, une autre histoire !

Un témoin de l’histoire

Écoutons les témoignages poignants de Gérard Kamanda, qui a assumé de hautes fonctions dans la défunte OUA : « Lorsque les chefs d’Etats sont ensemble, il y a une certaine prise de conscience qui revient à la surface, accompagnée d’une certaine euphorie. Très facilement, ils identifient clairement les problèmes et objectifs. Mais ils ne précisent pas toujours comment il faut réaliser ce qu’ils veulent. Ensuite, ils se séparent et puis tout le monde oublie. Comme s’ils se livraient à un rituel sacramentel… ». Rendez-vous pour le 25è sommet ordinaire de l’UA.

Désiré N’DRI, analyste pour AIA.

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